LA HAVANE : Une belle ville de detritus et d'ailes

2012-10-31 03:53:07
LA HAVANE : Une belle ville de detritus et d'ailes

Publié dans Cultura y Sociedad, Numéro 11, 1999

Avec chaque nouvel anniversaire de La Havane croît le nombre d’enthousiastes convaincus qui se somment à la cérémonie de la ceiba pendant laquelle chacun fait trois fois le tour de l’arbre (dit fromager dans les Antilles) et qui, selon la tradition, marque le point précis où la première messe a été célébrée et où le calbildo (conseil municipal), s'est réuni le 16 novembre 1519.

Personne n'a encore confirmé que les vœux souhaités durant le rituel aient été exaucés, mais, peut-être, ce détail n'a plus la moindre importance, car ce qui est vraiment important réside dans la possibilité de participer à l'acte de consécration du site qui devient d’une certain façon le sien.

Heureusement, la cérémonie autour de la ceiba fondationelle  n'a pas succombé à la poussée d'une nouvelle époque signée par de grands changements et qui s’est distinguée en certains  moments précisément, par l’idée de tenter de rompre avec les traditions.

D'autres, comme la fête de Noël ou le jour des Rois, n'ont pas eu la même chance. Bien que l’on ait dit que les raisons pour bannir ces célébrations du calendrier ont été de caractère économique, pour leur coïncidence avec la récolte de la canne à sucre, dans la pratique cette conjoncture a été utilisée pour annuler une fête liée à la religion catholique, et qui entrait en contradiction avec les aspirations de construire une nouvelle société, débarrassée de certains rites du passé.

Mais sans doute, dans le cas de Cuba, ces dates s’identifiaient plus avec la réunion familiale et l’allégresse des enfants recevant leurs jouets qu'avec la fête proprement religieuse. C’est pour cela que beaucoup de jeunes ont joui de ces célébrations et gardent aujourd’hui le souvenir agréable de ces jours, qui sont toujours évoqués avec nostalgie.

Les traditions sont aussi associées aux quartiers, car chacun a son propre visage et son petit génie. C'est pourquoi quand les Instituts Pré Universitaires existaient, il était réellement important pour les jeunes étudiants d’appartenir au « Pré » de la Víbora, ou à celui du Vedado dont les étudiants se considéraient les plus « pepillos » parce qu'ils vivaient dans la partie la plus moderne de la ville. Mais les viboreños étaient convaincus que les meilleures fêtes avaient lieu dans leur zone où les meilleurs « combos » jouaient

 C’est seulement depuis cette perspective qu’il est possible de comprendre pourquoi, quand les écoles de l'enseignement secondaire et supérieur « à la campagne » ont été créées on appela ironiquement leurs élèves des « poulets d’élevage ». Du point de vue populaire ils n'appartenaient à nulle part, comme s'ils avaient été produits en série. Le déracinement est devenu manifeste en eux et la sensation d'appartenance à un site, si nécessaire à l’être social, a diminué jusqu'à disparaître dans de nombreux cas.

En ce sens, un des succès de la politique de restauration de la Vieille Havane a été la volonté de préserver le caractère résidentiel de ce secteur, en plus de maintenir cette zone « vivante », elle respecte le droit de ses citoyens de rester à leur place d'origine, bien que parfois une telle solution soit non viable et le transfert problématique et discuté vers d’autres parties de la ville s’impose

Dans le but de maintenir ces personnes dans leur lieu habituel de résidence, une partie des ressources assignées à la restauration est investie dans un programme de logements et de protection sociale qui doit contribuer à résoudre une partie des problèmes du logement et de diverse nature propres du lieu.

Regrettablement les plans de récupération appliqués dans cette partie de la ville n'ont aucun équivalent dans d'autres secteurs métropolitains.

Loin du périmètre touristique, de petits mais chaleureux parcs de quartier ont dégénéré en terrains vagues. Alors que certains cinémas se convertissent en discothèques de réputation douteuse et d'autres, moins fortunés, conservent seulement leurs façades monumentales pour rappeler aux nouvelles générations que là se trouvait avant une salle obscure. La réalité des plus dures années de la période spéciale a donné, dans de nombreux cas, la justification pour laisser mourir ces sites, malades de la négligence et de l’oubli.  

En contraste, très près de ces endroits s’ouvrent de nouveaux secteurs de récupération de devises (fonctionnels, éphémères et laids) mais qui contrairement à leurs congénères de la Vieille Havane, rapportent de faibles bénéfices visibles à leur communauté, car en marge de la réhabilitation de quelques locaux, les travaux d'adaptation à leurs nouvelles fonctions n’incluent même pas la réparation des trottoirs et des rues voisines, comme cela se réalise généralement dans d'autres villes du monde.

Les difficultés quant au ramassages des ordures, les inévitables «nids de poules » dans les rues, des faibles possibilités des citoyens pour entreprendre de grandes réparations dans leurs logements ou même d'autres mineures comme peindre les façades, les insuffisants et/ou déficients soins des lieux publics dans la communauté, sont des facteurs qui agissent agressivement contre la ville et ses habitants.

Les 480 ans de San Cristóbal de La Habana méritent non seulement d’être rappelés et d’être célébrés. Mais ils exigent aussi une réflexion, car cette « belle ville de détritus et d’ailes » comme l’appelait le poète Fayad Jamís, recréée par des artistes et des écrivains, rappelée par les romantiques et les rêveurs, non seulement se fatigue du passages des années et de la pénurie, mais aussi et surtout de la négligence et de l'abandon, ces derniers surement plus nuisibles et qui conduise jusqu’à la mort.

Inter Press Service en Cuba

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