La magie des centrales sucrières



Le visiteur d’une grande centrale sucrière garde les lieux longtemps en mémoire. L’immensité de ses machines, les bruits assourdissants, le mélange d’odeurs de vesou, de miel, de tafia, d’alcool et de sucre. Et surtout les ouvriers travaillant comme dans une ruche marquent l’esprit.

Le français Ernest Duvergier de Hauranne a très bien décrit les lieux dans le livre Cuba et les Antilles, publié après qu’il a visité la centrale Las Cañas dans la province de Matanzas en 1865. Traduit en espagnol, le livre a été reproduit dans La Isla de Cuba en el siglo XIX vista por los extranjeros (Juan Pérez de la Riva, comp., Ciencias Sociales, La Havane, 1981, pp 143-180)

Une sucrerie vue de l'intérieur

En 1865, trois ans avant la première guerre d’indépendance, Cuba produisait le tiers du sucre mondial. Ce développement agricole intriguait sous toutes les latitudes. Juan Francisco Poey Alov, propriétaire du domaine de Las Cañas (et cousin du sage Felipe Poey) interdisait d’accès sa propriété à tout étranger. Bien que les Français soient peu réputés pour leur curiosité, Duvergier de Hauranne eut accès aux lieux.

Celui-ci arriva en chemin de fer à l’Unión de Reyes, au sud de Matanzas. Passant de paysages tranquilles au chaos d’une gare ferroviaire urbaine, il décrit : « L’Unión, comme tous les villages du pays, a l’air d’une auberge de noirs et de muletiers. Les maisons sont semblables à des étables sans fenêtre, construites en bois brut, où les animaux et les personnes s'accumulent dans la même fange et la même misère ».

Sa condescendance européenne disparaît au fur et à mesure qu’il pénètre à cheval dans la campagne à la recherche de la raffinerie entre les cannaies. Quand il la trouve, sa vision change : « c’est davantage une ville qu’une raffinerie. Grande est ma surprise en entrant dans la sucrerie : Les charrettes tirées par des bœufs arrivent en gémissant ; trente chevaux piaffent dans un enclos à claire-voie construit sous un hangar ; des hommes et des femmes noirs courent dans tous les sens, portant des outils ou des fardeaux ; les poules gloussent et grattent la terre ; les machines soufflent et tonnent avec le mouvement rapide de la vapeur qui ne s’arrête pas [...] »

Après l’étonnement devant cet immense domaine, il pénètre au sein du logement familial conduit par l’administrateur de la raffinerie. Il y décrit l’architecture et l’intérieur de la maison, son fonctionnement, le déjeuner. Au cours d’une conversation, il aborde le sujet essentiel de l’exploitation de la force du travail : « Nous fumions en regardant le mouvement de la raffinerie. C’était l'heure la plus chaude et malgré cela le travail ne diminuait pas. Tous les hommes aptes étaient dans les champs ou dans l'atelier ; ils ne restaient rien de plus que les vieux, les enfants et les femmes. »

En observant le processus de fabrication du sucre, il s'exclame : « Mon admiration et mon étonnement croissaient à chaque pas. J'espérais voir une de ces industries retardées et barbares où la multitude de bras supplée l'imagination de l'homme et, au contraire, je me trouvais devant une merveille de l'industrie moderne. » Ce commentaire est douteux. Bien que le Français soit jeune (22 ans) et qu’il soit resté à peine 32 jours à Cuba, il a visité tout de même une des centrales les plus modernes et efficaces de l’île. Il ne pouvait pas ne pas savoir.

Sans équivoque, le jeune homme offre un regard profond sur l’emploi des technologies et la structure productive dont il découvre les différentes fonctions assignées aux Chinois et Africains : « Il est singulier de voir ces mécanismes compliqués dirigés par des coolies à la peau jaune. [...] Ce sont en majorité des hommes minces, au visage intelligent et triste, dont les manières contrastent avec les épaules robustes des Noirs. Ces derniers sont employés dans les travaux les plus grossiers : ils alimentent les fours, ils font tourner les chariots sur les rails de fer. Il y a une hiérarchie et comme une séparation de caste entre les esclaves saisonniers, qui ont encore droit à la liberté, et les esclaves pour la vie, nés en esclavage et destinés à mourir ainsi. »

Après la description des différents espaces du domaine, il s’attarde sur la prison-dortoir des Noirs « le barracón » : « C'est une sorte de cloître rectangulaire, autour d'un patio où croît l'herbe ; les portes ouvertes donnent accès, de chaque côté du mur, aux chambres des familles ; chacune est un réduit obscur en briques ravalées de ciment, meublé de couchettes en planches superposées comme dans un bateau [...] Ces grottes à peine illuminées par une étroite lucarne, ressemblent presque à des cachots [...] Dans les couloirs qui séparent de deux en deux ces petites chambres, il y a des fourneaux en briques dont l'utilisation est partagée par les voisins, car les Noirs, même s'ils ont mangé la soupe commune de la plantation, aiment avoir comme une vie domestique et cuisiner quelques gourmandises en famille. »

Et le pire suit : « Grande est l'humanité du maître qui fournit ainsi leur bien-être et satisfait de bon gré leurs goûts innocents. » Cynisme, ironie, pensées de classe et d’époque ?

Au-delà de l’analyse raciste émergeant des commentaires sur l’esclavage et des insuffisances d’un voyageur lors d’un rapide séjour, ces fragments du texte d'Ernest Duvergier de Hauranne (dans sa totalité il a écrit 125 pages sur son séjour à Cuba) correspondent à l’un des meilleurs écrits d'un étranger sur l'île au XIXème siècle.