La mise au bûcher du bonhomme de paille



Tout est prétexte : Un anniversaire, le premier mois du dixième petit-fils, les 30 ans de la belle-sœur favorite, le diplôme du benjamin de la famille… le plus important est de se réunir autour de la table, de déguster un repas du dimanche, bien que ce soit samedi, jouer une partie de domino, refaire le monde, et tout cela en famille. Loin de la ville, se rassembler n'est pas seulement une voie pour « décompresser » après une longue semaine de travail, c'est aussi la possibilité d'étendre son horizon à travers les autres.

Dans la campagne moderne on organise encore des festivités qui durent tard dans la nuit. Ma cousine m’a raconté que pour célébrer les soixante ans d'un voisin, la troupe d'amis a surmonté les obstacles de l'endroit. Avec la vieille guitare sur l’épaule il a fallu traverser la rivière, monter la colline et suivre le sentier jusqu'à la fin. Le bohío et les invités étaient au cœur de la montagne. Ils attendaient. Là ils ont chanté des dizains, des seguidillas et d'autres pièces du plus traditionnel de la musique paysanne jusqu'à cinq heures du matin. Étrangers aux stridences du reguetón ou aux lumières de la discothèque, ils étaient heureux. Ensuite, de nouveau le sentier, la colline et la rivière entre les rires et les histoires. Un est tombé du cheval à l'eau. Éclats de rire.

S’amuser dans un village de la campagne peut être simple. Un bon « motif » ou même un prétexte inventé, un « petit motif » chez un ami, sauve les jeunes de l’ennui.  Ils n'ont pas besoin de beaucoup, même s'ils perçoivent les échos sur la façon dont se distraient ceux qui ont plus ou ceux qui vivent différemment. Ils passent l'après-midi, le jour, la fin de semaine avec de la musique et quelques rafraîchissements. À San Cristóbal, mon village, une bonne option est qu'une demoiselle fête ses quinze printemps. Pour cette occasion les parents « jetteront la maison par la fenêtre » et les autres recevront les bienfaits… en dansant. Les plus jeunes, et ceux qui ne le sont plus tant, peuvent jouir de la musique – jouée pour être écoutée par toute la communauté – et passer un moment « différent ». Mieux que de monter ou descendre la rue principale du village ou de s’asseoir dans le parc à regarder les autres se promener. Par chance, presque toujours une jeune devient quinceañera. Peut-être, par malheur pour les siens, beaucoup optent pour la grande fête, la danse des vals au milieu de la rue et pour la musique partagée.

Nonobstant, la fête la plus connue, pour laquelle se préparent tous les cubains sans distinction durant toute l'année, est celle du 31 décembre. Pour cette occasion, peu importe que les familles vivent loin l’une de l’autre ou que l’année n'a pas été bonne pour élever le petit cochon. De toute façon ils chercheront la manière d'être ensemble. Ainsi, on conjure les mauvais présages sans prendre en compte l’endroit de l'île ou de la planète où l’on vit. Ce jour, loin des bruits citadins, à minuit on brûle un bonhomme de paille habillé de vieux vêtements, souvent avec un cigare à la main, une casquette ou un chapeau et orné de légumes. Généralement il est fait de bonne heure et, ensuite, on s’assied à l’endroit où il sera brûlé. Ils paraissent réels. Finalement la vieille année brûle pour emporter le mauvais, et cette lumière reçoit les premières minutes des douze nouveaux mois.

Je me rappelle que ce jour, quand j’étais petite, nous allions tous chez ma tante, à Candelaria, une autre commune de la province de Pinar del Río. Mon grand-père était le premier à arriver, car il était chargé de rôtir le porc. Il passait le jour à mouvoir une sorte de hamac dans lequelle était étendu l’animal, préparé depuis la veille. Le dîner était tard et le menu traditionnel nous maintenait éveillés et avec faim : rôti, arroz congrí, yucca avec mojo et salade. Les plus grands se disputaient les morceaux de viande bien grillés. À la fin, nous étions extasiés par le feu au milieu du patio et, un peu plus tard, nous retournions tous à la maison pour espérer des temps meilleurs. Vingt ans plus tard, malgré les crises économiques, nous essayons de maintenir l’essentiel. Nous n’allons plus chez ma tante, mes grands-parents ne sont plus, mais nous rassemblons la famille « réduite » et nous portons un toast à minuit. D'autres font les bonhommes. Nous les regardons brûler par la fenêtre.