La Noël des charbonniers



Rogelio se réveille à l'aurore. Sa femme passe déjà le café. Leurs sept enfants dorment encore, à l'étroit dans un espace resserré : neuf personnes au total logent dans ce galetas, fait de vieilles planches et abrité par un toit à couverture de feuilles de palmier.

En sortant de son bohío(1), Rogelio dirige son regard vers celui de son voisin Carlos. Au moment où il voit que la porte est ouverte, une voix venue de la brousse, toute proche, l'appelle. Chargé de la surveillance d'une meule(2) haute de 4 vares(3), Carlos a veillé. Avant que le soleil ne commence à chauffer leurs têtes, l'ouvrage est terminé. Ils comparent le résultat des efforts consentis au cours du mois qui s'achève avec les années difficiles qui ont précédé la Révolution et la joie s'empare de leurs visages. C'est la veille de Noël, il faut préparer le réveillon et aller à l'épicerie. En plus, Rogelio doit toucher sa paye à la coopérative. Il veut acheter des vêtements aux enfants et à Pilar "pour qu'elle arrête de mettre ces guenilles ponceau".

Ensemble, ils quittent l'exploitation Santa Teresa, une vaste propriété, naguère privée, qui appartient désormais aux charbonniers du village. Ils s'enfoncent dans un sentier et atteignent l'aérodrome, construit par l'INRA(4), et suivent la large piste d'atterrissage. Ils arrivent à Soplillar. Ils passent devant la petite école rénovée, peinte en vert clair; les maisons en bois, décorées de petits papiers colorés, témoignent de la joie régnante.

Rogelio et Carlos se frayent un passage jusqu'au comptoir du Magasin du Peuple pour toucher l'argent que la coopérative leur doit et acheter les victuailles pour le réveillon. Carmelo Hernández, le responsable, tend un chèque à Carlos. Celui-ci ne l'encaisse pas, il paie avec ce qu'il lui reste des mois précédents et rappelle qu'avant, la paye des charbonniers ne servait qu'à régler les produits consommés et les intérêts excessifs. La liste des prix suspendue au mur est éloquente : grâce à une augmentation du salaire des charbonniers, pratiquement doublé, et à la diminution du coût de la vie, le niveau de vie a progressé en quelques mois dans la Ciénaga (5).

Une heure après leur entrée au Magasin du peuple, Rogelio et Carlos, avec chacun un sac plein de victuailles, de turrones et de divers gâteaux pour leurs enfants, regagnent leurs foyers.

Très loin de Soplillar, une auto part de la capitale. À son bord, Fidel Castro, Premier ministre du gouvernement révolutionnaire. Nous traversons des villes et des villages tous pareillement ornés de feuilles de palmier royal on ne peut plus cubaines, on a garni de drapeaux les maisons ; tout le long des rues, une profusion de guirlandes colorées et de décorations de Noël. Au passage de Fidel, les gens tendent leurs bras, émus. Ils veulent tous lui serrer la main, lui exprimer leur soutien à la Révolution. Ce sont les premières fêtes de Noël libres à Cuba(6).

À son arrivée à l'usine sucrière Australia, l'auto s'engage dans la route qui traverse laCiénaga de Zapata. Au croisement avec le canal qui mène à la Laguna del Tesoro(7), nous laissons l'auto pour prendre l'aéroglisseur. Au cours du changement de véhicule de nombreuses voitures s'agglutinent. La région n'est plus aussi inconnue que lorsque l'ingénieur Juan A. Cosculluela écrivit son célèbre ouvrage "Cuatro años en la Ciénaga de Zapata" (8), plein de récits pittoresques, de rencontres avec des crocodiles et de découvertes archéologiques.

Nous arrivons en quelques minutes à la Laguna del Tesoro et Fidel, sans s'accorder de trêve, se plonge dans les projets touristiques de la région. Comme s'ils surgissaient du plus profond de la préhistoire cubaine, des caneyes(9) et bohios verront le jour sur les rives du lac, pour héberger des touristes appréciant les traditions. On analyse aussi les projets d'assèchement partiel du marécage et de constructions de canaux.

Absorbés par ces questions, entre cartes et papiers, le déclin du jour nous surprend.

L'hélicoptère s'envole bruyamment et nous nous dirigeons vers Soplillar. Que la tombée de la nuit est triste, dans ces parages solitaires aux bourbiers pérennes, aux brousses infinies où l'on voit à peine la faible lueur d'une misérable case ! Près de Soplillar, les lumières des bohíos indiquent à Fidel le lieu d'atterrissage.

L'appareil allume son projecteur qui lance un faisceau de lumière vers la terre. Plus d'une douzaine d'enfants avec leurs parents sortent pour nous recevoir ; ce sont les familles de Carlos et Rogelio qui ont vu comment une étoile descend du ciel d'une sombre nuit de Noël. Ils ne s'imaginent pas, loin de là, qu'elle leur apporte le chef du gouvernement de la République, venu pour dîner avec eux. Dans la cours du bohío, l'hélicoptère se pose comme un oiseau nocturne.

Nous nous asseyons sous un arbre dont les branches sont bercées par la douce brise hivernale. Les feuilles vertes, illuminées par les lanternes, contrastent avec la noirceur du ciel de Cuba, qui semble placé - tel un symbole - sous l'égide de la Charrue(10).

L'odeur du porc qui cuit à quelques mètres de là sous de larges feuilles de bananier, à la manière de la région, invite à hâter le réveillon paysan.

Felipe Socorro, camionneur de la coopérative, arrive avec sa guitare. Sa joie contagieuse a fait de lui l'un des personnages les plus appréciés de la Ciénaga. Rejoint par le vieux Pablo Bonachea avec une bouteille et une cuillère en guise d'instrument, ils forment à eux deux un duo qui nous met tous en belle humeur. Pablo est, en outre, le meilleur improvisateur de la région et ses quatrains expriment l'amour et la gratitude que ressentent les habitants de la Ciénaga à l'égard de Fidel :

Ya tenemos carretera

Gracias a Dios y a Fidel

Ya no muere la mujer

De parto por donde quiera.

Con tu valor sin igual

Gracias, Fidel Comandante,

Tú fuiste quien nos libraste

De aquel látigo infernal.(11)

Au fur et à mesure que la nuit avance, d'autres villageois arrivent, attirés par la musique et l'envie de partager la joie de Noël. José Caballero salue ceux qui revêtent l'honorable uniforme vert olive :

-Quelle différence ! Il y a un an, les amarillos(12) sont venus me prendre ma truie, ils ont tué un de mes neveux, personne ne sait encore où ils l'ont enterré. Messieurs, c'est une renaissance!

José est arrivé avec ses deux fils, José Maximiliano et Alfredo - de neuf et dix ans respectivement - qui, tout fiers, remettent à Fidel, pour la Réforme Agraire, six pesos et quatre-vingt centimes, la recette de la vente d'une petite meule qu'ils ont construite et qui a été acquise par la coopérative.

Par moments, Fidel fait quelques pas ; il s'entretient avec d'autres paysans des environs.

-En forêt, Fidel est heureux comme un poisson dans l'eau. - dit le charbonnier Alipio.

Un enfant montre au Premier ministre sa carte des Patrullas Juveniles(13). Il s'appelle Alfonso Bouza et à une question de Fidel, il répond:

- Les Patrullas Juveniles servent à défendre le peuple, à aider à la Réforme Agraire et à défendre la Révolution.

Fidel est attentif à tout le monde. Il se sent à l'aise parmi eux.

Un ancien de Soplillar s'approche de lui, et explique:

- Quand vous luttiez dans les montagnes, pour être sincère avec vous, je ne croyais pas que cette révolution allait être aussi pure. Les déceptions du passé étaient si nombreuses! Je connais la Ciénaga comme personne, et bientôt elle sera méconnaissable. À Soplillar, il y a déjà cent quarante-huit coopératives, à Buenaventura cent quatre-vingt-dix et à Pálpita plus de quatre-vingt. Il faut ajouter à cela les routes, les plages, les Magasins du Peuple.

Avant minuit nous sommes déjà tous assis à une table en planches rustiques où l'on pose le porc braisé, un plat de manioc, la salade de laitue et de radis et le riz blanc. Le vin est fait avec des fruits cubains et les turrones achetés au Magasin du Peuple ont été produits dans le pays.

La première année de la Révolution au pouvoir s'est écoulée, non sans souffrance ; la disparition tragique du Commandant du Peuple Camilo Cienfuegos, la mort d'innocents citoyens, victimes de sabotages ou mitraillés par des avions pilotés par des traitres au service de puissants ennemis, le combat quotidien contre le pesant héritage de quatre siècles de servitude coloniale et de tutelle. Les échanges directs avec ce village de charbonniers - qui, si proches de lui, le traitent presque avec familiarité et comprennent ses sentiments-, suscitent une telle joie chez Fidel que nous sommes tous émus. Je pense que Fidel, en allant jusqu'aux entrailles de son peuple, en fêtant Noël avec ces hommes, femmes et enfants, montre son profond amour des humbles, qui fait de lui le frère spirituel de Marti.

Antonio Núñez Jiménez.

Extrait du livre En marcha con Fidel, La Habana, Ciencias Sociales, 1998.

Traduction: P.P.

Notes du traducteur :

1. Habitation traditionnelle des campagnes cubaines. De forme rectangulaire, les paysans cubains l'ont hérité des indiens Taínos.

2. Il s'agit des meules de charbonnières : des tas de bois qu'on carbonise pour produire du charbon.

3. La vare équivaut à 0,835m.

4. Instituto Nacional de la Reforma Agriaria. L'Institut National de la Réforme Agraire, chargé de la répartition des terres suite à la Révolution de 1959.

5. La Ciénaga de Zapata, littéralement le Marécage de Zapata, région marécageuse de la province de Matanzas.

6. Le récit prend place au mois de décembre 1959, à quelques jours du premier anniversaire de la Révolution.

7. La Lagune du Trésor, la plus grande de Cuba avec une surface de 16 km2.

8. Publié pour la première fois en 1918, à La Havane.

9. Le caney, de forme circulaire et à toit conique, est une autre habitation des Taínos.

10. « Constelación del Arado ». Ce que les paysans cubains nomment Arado, la Charrue, correspond aux astérismes de l’Épée et la Ceinture d’Orion, ce n’est donc pas une constellation proprement dite. Ces termes renvoyant à une symbolique différente, nous faisons le choix de conserver le mot Charrue, qui évoque les travaux des champs et le monde rural dans lequel prend place le récit. Le terme Arado est attesté aux Canaries (Belmonte Avilés J. A. (2006). Tiempo y calendario en las culturas canarias. El indiferente, 18, 2-16). Il a probablement été apporté à Cuba par les paysans canariens qui ont massivement peuplé les campagnes cubaines à partir du XVII e siècle.

11. Littéralement : Nous avons maintenant une route

Grâce à Dieu et à Fidel,

La femme ne meurt plus

En couche n'importe où.

Avec ton courage sans égal

Merci, Fidel Commandant,

C'est toi qui nous as libérés

De ce fouet infernal.

12. Jaunes : soldats du régime de Batista, surnommés ainsi en raison de la couleur de leur uniforme. Les guérilléros portaient l'uniforme vert olive, mentionné au paragraphe précédent.

13. Organisation de masse encadrant les enfants cubains.