La Novela à Cuba, le temps suspendu

2012-12-08 05:06:29
La Novela à Cuba, le temps suspendu

Un couple de plus d’un demi-siècle, une femme de quasi la quarantenaire avec son fils de 12 ans, deux jeunots dans leur première romance et une jeune femme de presque trente ans ; tous face à la télé à l'heure exacte. Les feuilletons à Cuba, on dit « novela », mêmes s’ils ne sont pas de fabrication nationale, sont entourés d’un halo de mystère, de fascination. Ils attrapent, captivent, réunissent un public absolument hétérogène et, même si celui en cours n'est pas de grande qualité, beaucoup choisissent de rester collés à leur siège pour ne pas être ensuite hors des conversations, au travail, à l'école ou sur le marché. Les feuilletons offrent toujours de quoi parler.

Il s'agit d'un genre d’une grande tradition dans l'île. C’est un cubain qui a créé le feuilleton radiodiffusé et son plein succès a ouvert le chemin du genre, ensuite porté à la télévision, avec des millions d’adeptes et d’intoxiqués sur toute la planète jusqu'à nos jours. El derecho de nacer (Le droit de naître), de Félix B. Caignet, a fait histoire et fut un phénomène dans toute l’Amérique Latine. Nos grands-mères s’en rappellent encore avec nostalgie. Depuis lors, les mêmes ingrédients, avec une certaine pincée d'actualité, font que beaucoup restent hébétés, dans l'attente du moment où la « mauvaise-mauvaise » soit démasquée et reçoive son dû ; alors que la « bonne-bonne » reprenne la place qui lui a été usurpée et, au passage, elle se marie avec le prince de ses rêves (par lequel elle a passé, lutant et pleurant, les 300 épisodes). Les protagonistes dans leurs extases de bonheur sont aussi, bien sûr, entourés d’un grand nombre de beaux enfants. C’est sûr qu’on finit par les imaginer tous en train de manger des perdrix au paradis

Cela n’a pas d’importance que tous sachent comment finira l'histoire. Parfois elles sont tellement prévisibles… Bien que l’on ne puisse pas nier les apports de la modernité au genre et cette capacité de se renouveler, pour inventer de nouveaux attraits. À Cuba c’est un moment sacré, au moins l'horaire nocturne. Tous se rassemblent et, si le téléviseur de la maison est en panne, les portes des maisons voisines s’ouvrent pour que personne ne perde l’épisode correspondant. Là est la véritable magie de la « novela », alors que la réunion autour de la table est si volatile à cause de la frénésie de l’époque.

Les machos capitulent devant l'écran

Quand il ne convient pas de faire partie du groupe qui attend les feuilletons, surtout les hommes qui en souffrent à cause de leur machisme enraciné, se retranchent derrière une justification qui sert pour tout : « il n'y a rien d’autre à voir » ou « la programmation est lamentable », mais ce qui est certain est que le cubain est un amateur de feuilleton par nature. Il y reste fidèle, parce que cette ravissante mixture le touche quelque part. Elle lui sert sûrement à décompresser après une longue journée de travail, après tout, c’est la possibilité de s’identifier à des vies différentes, qui sait s’il n’aimerait pas qu’elles soient la sienne. C'est aussi le moment de sentir sa famille proche, à la portée d'un regard.

Là, autour de l'appareil qui projette les images, se réunit un groupe d'êtres humains différents, mais interconnectés, faisant des lectures diverses d’un même scénario tout en restant authentiques dans leurs jugements. Rien de surprenant.

Les cubains mettent beaucoup de leur talent pour tirer partie, même hors contexte, de l’ambiance et la complicité que crée la « novela ». Étant donné que l'histoire centrale d’un feuilleton et ses trames sont des sujets nobles traités au milieu de la longue queue pour acheter le pain, dans l'attente d'un autobus pour arriver à un certain lieu, ou même pour attirer le regard d’une jeune fille. Ils soutiennent : « Toutes les femmes aiment les feuilletons ». Les cubains sont flatteurs, ils profitent de l'atmosphère et de l’occasion même pour « assaisonner » avec ses « piropos » contextuels.

Les techniques des galants de l'écran sont présentées comme infaillibles, donc elles sont incorporées. Certains disent qu'elles fonctionnent. Il y a toujours celles qui sont enchantées qu’on les traite ou qu’on les regarde comme l'héroïne. Il est bien vu que l’élu leur donne des preuves d'amour passionnelles, comme celles pour lesquelles elles soupirent toutes face à la télé, toujours à la même heure. Ils – les galants de la télé – ne représentent aucun danger, néanmoins la gente masculine cubaine ne perd pas l’occasion  d’exprimer, devant un soupir involontaire : « C’est un comble de s’intéresser à ce mec. C’est sûr qu’il est gay ! » Alors qu’ils restent comme des abroutis devant le décolleté de la jeune femme. Tout ça, seulement pour marquer son territoire, à la cubaine…

Depuis de nombreuses années, tous les soirs, sauf le dimanche, la semaine cubaine a son espace pour le feuilleton. Trois jours alternés, un national (souvent une rediffusion) et les trois autres jours un étranger, généralement brésilien. Bien que dans certains cas le public a pu jouir de films espagnols, colombiens ; les feuilletons du Brésil sont les préférés, peut-être parce qu’ils ont été les plus diffusés sur les écrans. Le géant O’Globo a envahie le marché et ici on profite des plus primés. .

Les empreintes de certains

Beaucoup ont généré une véritable fureur et aux moments de leur diffusion les rues étaient désertes, ils ont même laissé des phrases ou des modes dans notre quotidienneté, grâce à certains personnages. Les productions cubaines ont beaucoup d’influence, quand elles sont bien conçues et qu’elles reflètent notre façon d’être. De nombreuses expressions sont apparus pour rester comme : « Oye, niño, sácame el pie y déjame vivir! », réitérée par une actrice cubaine qui incarnait une mère frustrée par une grossesse dans la plénitude de sa carrière comme danseuse ; ou le très sympathique adieu des adolescents protagonistes d'un feuilleton : « Chao, pescao y a la vuelta picadillo » (salut poisson, et au retour viande haché…), qui littéralement ne signifie absolument rien, mais qui était représentatif de la façon de s’exprimer à cet âge. C’était à la mode dans l'école de la fiction télévisée et s’est étendu à la réalité. Quelques fois c’est à l'inverse, le salut « à la mode » dans une école est repris par le metteur en scène pour rendre crédible ses personnages. Quasi six ans après cette expression, j’entend encore des personnes, sans distinction d'âges, qui font leurs adieux de cette façon, généralement en l'accompagnant d'un éclat de rire, un clin d’œil en rapport avec la genèse de la phrase.   

Les feuilletons ont même imposé des modes. Quand j’étais enfant j’ai commencé à utiliser un énorme nœud pour soutenir mes cheveux, comme l’une des héroïnes du feuilleton Roque Santeiro, étrennée au Brésil en 1985. Il s’agissait, ni plus ni moins, que de la célèbre actrice brésilienne Regina Duarte, qui incarnait la veuve Porcina. J’adorais mon foulard rouge avec ce nœud immense. Je voulais lui ressembler, je l’adorais. Plus de vingt ans après je me demande à quel personnage de feuilleton voudront ressembler mes enfants.

Il y a quelques mois, à cause de la chaleur asphyxiante de l'été, les femmes utilisaient des bretelles transparentes en élastomères pour leurs soutiens-gorge. Elles pouvaient ainsi mettre un corsage sans manches et même d’un généreux décolleté, de n’importe quelle couleur, sans que les bretelles du soutien-gorge soient évidentes. Trois mois après le début du nouveau roman brésilien, le soutien-gorge de la jeune femme fortunée et personnage principal de La Favorita est maintenant à la mode. Les siens ont une attache autour du cou et non pas sur les épaules, comme les traditionnels. Nous évoluons au rythme de la télé et ce n’est pas un phénomène exclusif de notre pays. Le danger est que de nombreux débrouillards profitent de ce filon, sur le marché noir et font en sorte que les « soutiens-gorge de Lara » atteignent des prix astronomique. Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, qu’on utilise la tradition de la consommation audio-visuelle.

Nous revenons à la maison, dans la salle du petit appartement, là où sont réunies presque trois générations. Au milieu du silence sépulcral qui entoure « l'heure du feuilleton », la mère de l'adolescent, quand elle voit un des personnages odieux, ne peut éviter de partager son critère à haute voix : « Regarde comment cette jeune fille est laide ! Je ne sais pas pourquoi ils la présentent comme jolie, Lara est mille fois plus belle », à cet instant la matriarche  saute et affirme : «  c’est vrai ». Mais la jeune suspend un baiser furtif et elle ajoute plus de détails : « En plus, une de mes copines a déjà vu la suite en vidéo et elle m’a raconté que la protagoniste se fait passer pour la bonne, mais elle est mauvaise, et l'autre, celle qui font passer comme une sorcière, est tout le contraire ». Le père remarque que la conversation peut s’étendre. Il exige le silence : « Laissez-nous écouter ».

Le feuilleton continu, empêtrant son écheveau, comme il faut. Le réel, celui que vivent ceux-ci assis là en même temps que des milliers d’autres à cette heure, s'arrête chaque jour, pendant une demi-heure ou quarante-cinq minutes. Pour eux c’est assez. Une relâche !

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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