La résistance de l’air



Longue de plus de cinquante ans, la révolution cubaine voulue par Fidel Castro a traversé différentes étapes au cours de ces années. Les historiens distinguent traditionnellement trois moments clefs.

Le premier s’est produit à la fin des années soixante. Après le printemps de Prague et la mort du Che, une plus grande censure et un obscurcissement de l’idéologie socialiste se sont mis en place. C’est ce qu’on a appelé le « quinquennat gris » ou « la décennie noire ». Durant cette période, l’élan émancipateur de la révolution de 1959 s’est dissipé et l’inertie, la bureaucratisation et une pale copie du modèle soviétique ont pris sa place.

Le second moment est la transition géopolitique du début des années 90. La perestroïka en URSS et la chute du mur de Berlin ont isolé Cuba qui s’est retrouvé sans le moindre allié. C’est la fin de l’utopie communiste. La crise économique commence et durera toute la dernière décennie du XXème siècle.

Le troisième point majeur apparaît entre août 2006, lorsque Fidel Castro décide de quitter le pouvoir exécutif, et avril 2011, quand le parti communiste cubain, dirigé par Raúl Castro, ouvre son sixième Congrès. La fin du pouvoir messianique de Fidel emporte avec elle l’utopie du modèle socialiste. Comme c’est arrivé avant, Cuba se transformera profondément suite à ce changement.

Les limites du changement

Dès le moment où il prit les rênes du pouvoir, Raúl Castro annonça des réformes structurelles importantes et l’abandon de plusieurs concepts dépassés à ses yeux dans le modèle de développement de Cuba. Depuis ce jour, la population a repris espoir dans un avenir meilleur.

Les changements promis sont déjà visibles. Un document, appelé «les grandes lignes de la politique économique et sociale », a été rédigé à partir de débats avec les citoyens. Il récapitule les mesures qui devront être approuvées par le parti ce mois-ci.

Néanmoins, nombreux sont ceux qui considèrent ces changements promis comme insuffisants. D’après certains opposants, il est nécessaire d’aller beaucoup plus loin que ce que propose Raúl Castro. Tous cependant ne voient pas le paradoxe qui apparaît entre la mise en place de réformes économiques majeures et la continuité du même système politique dominant depuis cinquante ans.

Les limites du contrôle

Lors de différentes interventions, Raúl Castro signala la nécessité d’éliminer le paternalisme et le surdimensionnement de l’Etat. Il prit en exemple l’incapacité de promettre à tous un emploi stable. Il critiqua aussi la bureaucratie institutionnelle et le secret régnant dans les affaires gouvernementales. Il lança un appel aux dirigeants de tous niveaux  pour un « changement des mentalités » afin que les réformes suivent leur cours.

Cependant, le système politique cubain s’est construit sur la base de déviations conjoncturelles et de pratiques désuètes. Elles ont permis la toute-puissance du parti communiste et légitimant l’autorité du chef au nom du socialisme.

Le gouvernement a maintenu un contrôle sur la société cubaine à travers une certaine opacité, une complexité et une lourdeur de l’Etat. L’unité cubaine s’est forgée sur ce contrôle. Le président et ses conseillers en sont-ils vraiment conscients ?

Je crois que cette remarque a été écrite par Kant : « La colombe qui sent la résistance de l’air pense qu’elle pourrait mieux voler dans le vide ». La colombe évidemment ignore que c’est cette résistance qui la soutient en l’air.

Tout ce qui se passe à Cuba à partir de maintenant sera teinté de cette tension secrète.