La route hébraïque

2012-10-31 03:36:59
Dalia Acosta
La route hébraïque

On l’appelle la « mémoire vivante » de la communauté hébraïque de Cuba. Adela Dworin, une femme née dans l'île et éduquée dans la plus stricte tradition judaïque, se contente de sourire face à une idée souvent entendue : « Le premier juif est arrivé à Cuba avec Christophe Colomb : Luis de Torres s'était converti au christianisme, dans le cas contraire il ne serait pas venu », affirme-t-elle, sans fuir la tentation de remonter plusieurs siècles en arrière.

Elle répond à nos questions, elle répond au téléphone et s'occupe des gens les uns après les autres. En à peine deux heures, un documentaliste lui demande un appui, deux femmes la cherchent pour obtenir un médicament et un écrivain lui donne un livre pour le fonds de la bibliothèque. Sans connaître personnellement Adela Dworin, on arrive au Patronat, la Maison de la Communauté Hébraïque de Cuba, en sachant au moins le nom de la vice-présidente.

Elle est une de celles qui ont donné le meilleur d’elles mêmes pour revitaliser la communauté après les temps difficiles qui ont succédé à l'exode de presque 90 pour cent des juifs de l'île, au début des années 60. Dès lors, et jusqu'à il y a douze ans, les quelques personnes qui sont restées proches du judaïsme étaient d'un certain âge et toute revitalisation n’était qu’un rêve.

Le judaïsme est apparu à Canaan, la Terre Promise. Pour les juifs, nous sommes en l’an 5764 depuis le 15 septembre. Ils croient en un seul Dieu et ont comme symbole l'étoile de David, que l’on peut voir accrochée à une chaîne discrète sur la poitrine d'Adela Dworin. « Ce n'est pas qu'une religion, c'est aussi une tradition culturelle. On peut être juif et ne pas être religieux, ni pratiquant de la tradition. On peut aussi connaître la tradition, prendre part aux fêtes juives et ne pas aller quotidiennement à la synagogue. »

Le matriarcat juif

« De nos jours, la majorité des personnes actives de la communauté sont des femmes. Nous pratiquons le matriarcat de telle sorte qu'on est juif si l’on naît d'un ventre juif. La paternité n'est pas tellement importante. En suivant nos lois, la femme est très active sur différents fronts : l'éducation, la religion, l'assistance sociale. » Le machisme qui prédomine dans la société cubaine n'est pas un problème pour elles.

« Nous sommes en majorité, donc nous ne croyons pas en ce machisme, nous leur laissons croire qu'ils ont raison et, à la fin, nous agissons toujours au plus juste, pour le bien de la communauté hébraïque », affirme-t-elle. Selon Adela Dworin, ce processus est vécu dans d’autres milieux cubains. « La femme a toujours le sourire aux lèvres même si elle n’en pense pas moins ; elle est plus capable de supporter les mauvaises choses. »

La vice-présidente de la Maison de la Communauté Hébraïque de Cuba se laisse emporter et l'histoire se perd dans les premiers siècles de la colonie. « Pendant l'occupation espagnole, il y a différentes versions que l'évêque Morell de Santa Cruz, en mourant, a dit une oraison très propre des juifs au moment du décès. On dit aussi que la première et seule gouverneur de La Havane, Isabel de Bobadilla, était juive. »

Au XIXème siècle les juifs sont présents dans les guerres d'indépendance cubaines. Parmi les plus marquants, il y a Luis Schelessinger, chef d’état-major du général Narciso López, et le capitaine José Steinberg, lié au héros national de Cuba José Martí. Mais les signes de formation d'une communauté juive dans l'île n’apparaissent qu'au début du XXème siècle, quand des centaines de juifs commencent à arriver des Etats-Unis. Suite à cette vague, la première synagogue est ouverte en 1906 et le Cimetière Hébreu est inauguré.

« C'était une communauté de tendance réformiste, organisée par des juifs étasuniens et d’Europe Occidentale, des autrichiens, des allemands et beaucoup d'origine roumaine. Ils venaient des Etats-Unis pour faire des affaires dans le tabac, le sucre, le transport... et avaient un très bon niveau économique», ajoute Adela Dworin.

Les vagues d'immigrants

Le flux des immigrants séfarades depuis la Turquie a grandit à partir de 1909. Entre 1910 et 1917, de 2000 à 4000 séfarades et de 1000 à 2000 ashkénazes en transit vers les Etats-Unis sont arrivés dans l'île. Une synagogue de tendance orthodoxe et la première école élémentaire juive sont alors fondées.

Une seconde vague arrive dans les années 20, suite aux persécutions qu’ils vivent en Europe Orientale. Pour eux l'Amérique c'était les Etats-Unis, mais en 1924 une restriction des visas d'entrée y est établie.

« Ils découvrent alors que cette petite île accepte des immigrants, pour eux c'était un lieu de transit. L'optimisme était tel qu’ils l’ont appelé Hôtel Cuba. Ils pensaient venir pour une courte période, mais la majorité a dû rester. Contrairement aux premiers immigrants, ils étaient pauvres, peu préparés, c'était des jeunes qui fuyaient le service militaire en Europe Orientale. Ils se sont consacrés à la vente au porte à porte : du tissu, des coupons, des lames de rasoir, le tout très bon marché et à crédit. »

L'immigration juive a augmenté significativement pendant la IIème Guerre Mondiale. Adela Dworin assure que « des milliers de juifs ont sauvé leur vie à Cuba », malgré « le triste incident » du bateau Saint Louis en mai 1939. Seulement 22 personnes ont débarqué. Le bateau a mouillé quasi quatre jours devant La Havane sans être autorisé à entrer dans la baie. C’étaient des jours de désespoir. Une personne s'est suicidée, d'autres se sont jetées à la mer. Environ mille juifs ont été obligés de retourner en Europe, certains ont pu débarquer en France, en Belgique, mais la majorité sont morts dans les camps de concentration.

Cependant le flux s’est maintenu. En 1942, environ 4000 juifs belges ont trouvé refuge dans l'île. Cette vague a ouvert l'industrie du diamant, entre 1942 et 1947, une importante source d'emploi et de revenu pour les ouvriers cubains. A cette époque il y avait cinq synagogues à La Havane en plus de cinq ou six écoles élémentaires, et un établissement d’enseignement secondaire, le Collège Autonome Centre Israélite.

« Au moment du triomphe de la révolution en 1959, il y avait 15 000 juifs dans l'île. Au début ils étaient d'accord avec le processus, mais dans les années 60 la grande majorité a décidé d'émigrer pour des motifs économiques essentiellement », explique-t-elle. L'impact des nationalisations et des expropriations a été si fort que, selon l'Encyclopédie Judaïque, en 1965 ils ne restaient que 2500 juifs à Cuba, ils étaient seulement 1500 en 1970 et à la fin de cette décennie, seules 50 ou 60 personnes assistaient aux activités communautaires.

« Non seulement les familles ayant des affaires privées ont émigré, mais aussi une bonne partie d'une première génération née dans le pays et formée : des médecins, des ingénieurs, des avocats, des enseignants… La communauté souffre d'une émigration de 90 pour cent de ses membres », affirme-t-elle.

La renaissance

Après les difficiles décennies 60, 70 et 80, le quatrième congrès du Parti Communiste de Cuba approuve l'insertion des croyants dans ses rangs et promeut l'ouverture religieuse.

« On commence à travailler pour attirer les juifs restés à Cuba et qui veulent avoir une vie active juive. Mais la renaissance n'a pas été facile. Nous n'avons pas de rabbin à Cuba, mais de nombreuses personnes sachant enseigner le judaïsme », explique Adela Dworin.

L'American Joint Distribution Community (JDC), organisation créée en 1914 qui aide des communautés partout dans le monde, a fait venir des jeunes d’Argentine pour qu’ils vivent et donnent des cours dans l'île pendant deux ans. C’est ainsi qu’ont été rouvertes l'école dominicale pour les enfants, l'Association Féminine Hébraïque de Cuba, et qu’a été créée la Pharmacie Communautaire pour distribuer les médicaments donnés aux personnes ayant besoin.

On respire un nouvel air dans le bâtiment du Patronat, construit au début des 50 au centre de La Havane, où le siège de la Maison de la Communauté Hébraïque de Cuba se trouve aujourd'hui avec une synagogue une bibliothèque de plus de 10 000 exemplaires et une école.

La communauté possède une organisation jeune, un groupe d'adultes et un autre de personnes de plus de 60 ans. En 1995, on estimait qu'il y avait 1500 juifs dans l'île, 80 pour cent établis dans la capitale et le reste à Guantánamo, Santiago de Cuba, Camagüey, Villa Clara et Cienfuegos.

Pour Adela Dworin, c'est aussi l'histoire de sa vie.  « Je viens d'une famille très traditionaliste, fidèle de l'orthodoxie juive, originaire de Biélorussie. J’ai été éduquée dans une école juive et je dois faire partie du peu de personnes dans le pays qui suivent la tradition au pied de la lettre. » Pour elle, la tradition inclut les lois diététiques, quelque chose que « malheureusement » très peu de personnes suivent.

La majorité des mariages sont mixtes, c’est pour cette raison qu'on a créé un programme pour les personnes non juives, incluant un séminaire de judaïsme.

« Notre religion ne pratique pas le prosélytisme. Pour être juif, si l’on n'est pas né d'un ventre juif, il faut avoir certain lien avec une personne juive… ou être marié ou amoureux d’un juif. En plus de ce lien, il faut étudier et démontrer réellement qu'on est en conditions de l’être ».

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

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