La rue Obispo



En transitant par cette artère Citadine, il faut prendre en considération que – très tôt – elle remplit une fonction commerciale, à laquelle se sont progressivement ajoutés d'autres services.

La rue Obispo eut son origine au XVIème siècle, à une date proche de la fondation de la Ville de San Cristóbal de La Habana, à savoir, autour de l'année 1519. Si l’on  prend en compte le tracé en damier à partir d'une grande place – typique des villes hispano-américaines –, on saura pourquoi cette artère a toujours eu de l'importance.

Située au sud de la Place d'Armes et sur un côté du Palais des Capitaines Généraux, elle court depuis les rivages de la baie jusqu'à la rue de Monserrate où il y avait une porte d'entrée dans la ville depuis les quartiers extra-muros avant le démantèlement des murailles, commencée le 8 août 1863.

Ses premières constructions étaient des bohíos de yaguas et de guano, comme toutes celles qui formaient le noyau urbain primitif de la ville naissante, lesquelles seraient remplacées postérieurement par des maisons de rafas et de murs en pisé, couvertes de tuiles.

Cette rue a eu plusieurs dénominations le long de son existence. Ses noms, 47 à l’égal des autres importantes artères havanaises, sont nés de l’inspiration populaire. Elle s’est appelée rue de San Juan, car elle conduisait au Couvent de San Juan de Letrán, de l'Ordre de Santo Domingo, érigé au XVIème siècle ; du Consulado, suite à l’emplacement, en 1794, du bâtiment du Real Consulado de Agricultura y Comercio ; de los Plateros, pour quelques  artisans en orfèvreries qui s’y sont établis.

À partir du XIXème siècle, ou peut-être un peu avant, les habitants de la ville avaient baptisé cette importante rue intra-muros du nom de Obispo. Au long de ce même siècle elle s'est convertie en la plus commerciale des rues havanaises, gagnant une grande popularité et un grand enracinement parmi les nationaux et les étrangers.

Pendant plus d’un siècle, la rue del Obispo – ou simplement Obispo – a maintenu sa dénomination invariable. Mais le 8 février 1897, la Mairie de La Havane a pris l'accord de changer son nom par celui de Weyler, en honneur au sanguinaire capitaine général Valeriano Weyler y Nicolau, qui régissait l'Île en cette époque, connu pour son tristement célèbre « Bando de Reconcentración » (Décret de Concentration). Très rapidement, à la fin de la domination espagnole, en décembre 1898, la rue a repris son nom.

Dès le début du XXème siècle, à l’instauration de la République en 1902, un grand nombre d'artères havanaises perdent leurs anciennes et traditionnelles dénominations, elles sont substituées par les noms de patriotes cubains, de personnalités étrangères ou de nations amies. Des changements qui, aux dires de l'Historien de la Ville Emilio Roig de Leuchsenring, ont été effectués de manière capricieuse et sans consultations.

La rue Obispo ne fera pas exception. Le 27 mars 1905, sur une proposition du conseiller municipal Francisco Piñeiro, la Mairie havanaise décide unanimement de l’appeler Pi y Margall, en honneur au tribun et républicain espagnol qui a démontré tant de sympathies pour la cause indépendantiste cubaine.

Bien que sa nouvelle dénomination ait été effective pendant un peu plus de trois décennies, la tradition orale a continué à l’appeler par son nom familial « Obispo ». Sa légitimation définitive aurait lieu en 1936, quand le maire Guillermo Belt parvient à restituer les anciens noms, traditionnels et populaires, des vieilles rues havanaises suite au Décret-Loi 511, rédigé en accord avec un rapport de Roig de Leuchsenring. C’est ainsi que son ancienne dénomination a été adoptée, comme nom officiel: rue Obispo, laquelle arrive jusqu'à nos jours.

Un corridor commercial     

Précocement, la rue Obispo a gagné des espaces, jusqu’à dominer le commerce au détail, conjointement avec la rue O’Reilly, grâce à l’implantation des meilleurs bazars, commerces spécialisés et magasins de la ville. Ce fait a été influencé par sa situation favorable et sa proximité de la zone portuaire.    

Il convient d’ajouter qu'Obispo a toujours eu le privilège d'être parmi les meilleures rues pavées de la ville, une caractéristique qui ne distinguait pas précisément la trame urbaine de la vieille ville. Le gouverneur général Miguel de Tacón signalait en 1834 : « l'état des rues de la capitale était regrettable où que ce soit [...] » ; toutefois, quelques années plus tard, en se référant à la rue Obispo, l'historien Jacobo de la Pezuela a dit : « Malgré son étroitesse à certains endroits, c’est une des meilleures rues de la capitale de l'île, très similaire à la rue O'Reilly quant à son bon pavement, son mouvement et son grand nombre des meilleurs établissements commerciaux. » (1)

La rue Obispo a été la pionnière quant à l'illumination publique. Pendant le gouvernement du capitaine général Leopoldo O'Donnell, le directeur de la Compagnie Espagnole du Gaz, Antonio Juan Parejo, a promis au conseil municipal « [...] d’illuminer toutes les rues de la ville intra-muros avec un nombre égal de réverbères à ceux d’Obispo et d’O’Reilly. » (2)   

Malgré sa signification exceptionnelle, en 1860,  les autorités coloniales ont recommandé l'étude d'un projet d’élargissement des rues Obispo et O’Reilly, vu la nécessité d'avoir une grande avenue qui relie le port avec la ville extra-muros, ou l'union des deux voies pour en créer une seule. Heureusement, ce projet qui mettait en danger l'existence d'une artère aussi significative, n'a pas eu de suite.     

Un autre témoignage éloquent du rôle et de l’envergure qu’avait gagné cette rue populaire est offert par Francisco González del Valle dans son livre La Habana en 1841, où il écrit : « Les autres rues principales de cette époque étaient Obispo et O'Reilly, dans lesquelles se trouvaient les plus importants établissements commerciaux, tels des maisons de modes françaises, des confiseries et des pâtisseries, des cafés et des académies de billards très visitées et quelques pharmacies. En outre, c’étaient des rues très fréquentées de jour car elles débouchent sur la Place d'Armes et la Maison du Gouvernement. Les promenades nocturnes vers la Place, où il y avaient parfois des retretas, faisaient affluées le public à pied, en quitrines ou en calèches. » (3)    

Le 3 janvier de cette même année, le premier studio photographique de Cuba et d'Ibéro-Amérique est inauguré dans la rue Obispo, propriété du Nord-américain George W. Hasley, dans la maison alors marquée avec le numéro 26 (aujourd'hui 257), entre les rues Cuba et Aguiar (4).

La singularité de la rue Obispo a été reconnue non seulement par nos historiens, mais aussi par des chroniqueurs étrangers. Elle a dû causer une impression marquante au Nord-américain Samuel Hazard, car dans sa fameuse œuvre Cuba a pluma y lápiz, publiés à New York en 1871, il écrit : « Nous arrivons dans la rue Obispo. Nous voyons la vie et le mouvement qu’elle offre. C'est une des rues les plus vivantes de la ville où se trouvent les établissements les plus attirants, sur toute son extension, jusqu'au-delà de la ville, où l’on sort par la Porte de Monserrate, à l'autre extrémité de la rue se trouve le quai de Caballería, sur la baie. On ne se fatigue jamais de parcourir cette rue. » (5)   

Samuel Hazard, en faisant référence aux possibilités d'hébergement en cette époque, parle de l'Hôtel Santa Isabel, établit en « plan américain […] grâce à l'esprit d’entreprise du Colonel Lay, un gentleman très agréable et très courtois, de Nouvelle-Orléans [...] », dans l'ancien Palais des Comtes de Santovenia, situé précisément à l’extrémité nord de la rue Obispo, « [...] à deux pas de la baie. »

Quelques années plus tard, en 1885, dans cette même rue, la luxueuse demeure de style néoclassique construite en 1836 par le richissime don Joaquín Gómez (6) devient l’Hôtel Florida, mais à l’angle de la rue Cuba.

Des illustres résidents  

Parmi les illustres résidents de la rue Obispo se trouve le philosophe et presbytérien Félix Varela, il a vécu dans la maison marquée anciennement avec le numéro 91, aujourd'hui 462, dans la portion comprise entre les rues Villegas et Aguacate. L’historien José María de la Torre commente qu’il a hérité cette maison de son père, le capitaine du Régiment Fixe de La Havane, Francisco Varela Pérez, selon une écriture accordée par le sous-diacre, avec l'assistance de son grand-père et curateur Bartolomé Caballero, devant le greffier José Ramón Sánchez, le 17 mars 1810.

Une autre grande personnalité liée avec cette rue était le Prix Nobel de Littérature de 1954, Ernest Hemingway. Pendant les années 30, l'écrivain nord-américain a séjourné dans l'Hôtel Ambos Mundos, un élégant édifice d'architecture éclectique construit à la fin des années 20 à l’angle des rues Obispo et Mercaderes.     

C’est ici qu’il a écrit une partie de son célèbre roman For Whom the Bell Tolls (Pour qui sonne le glas), inspiré par la guerre civile espagnole, dans laquelle il était correspondant de guerre. Il a aussi immortalisé le bar-restaurant Floridita, à l’angle des rues Obispo et Monserrate, connu comme le « berceau du daiquiri », un cocktail à base de rhum blanc qu’il a fait sien.    

La fin de la période coloniale et l'instauration de la République marque de nouveaux points de repères dans la société cubaine. Préalablement, l'occupation militaire nord-américaine (1899-1902) se fait sentir dans l’ordre constructif avec son projet d’urbanisation. En ce référant à cette période, le chercheur Carlos Venegas signale : « Les premières décennies du XXème siècle, d’une rapide rénovation architecturale dans la vieille ville, ont apporté des transformations et des changements de la fonction des immeubles. »   

En même temps, dans la zone intra-muros, a lieu un vertigineux développement quant aux services bancaires et financiers, exprimé comme « le petit Wall Street havanais ». Cette réalité n’a pas été étrangère à la rue Obispo où la construction de monumentaux bâtiments publics a transformé substantiellement son architecture coloniale. Parmi eux nous trouvons la Banque Nationale de Cuba (aujourd'hui Ministère des Finances et des Prix), construit en 1907 par la reconnue firme nord-américaine Purdy & Henderson et considéré le premier « gratte-ciel » de la ville ; la Banque Mendoza (actuel Musée Numismatique), construit en 1915 par la société des architectes, des ingénieurs et des entrepreneurs Morales y Mata ; la Trust Company of Cuba, construit entre 1911 et 1913 par la Huston Contracting Co., et la Banque Gómez Mena, une œuvre conclue en 1921 par la société Rafecas y Toñarelly.     

D’autres édifices ont marqué cette vague constructive, consolidant la nouvelle image architecturale de la rue, employant de nouvelles techniques comme le béton armé ou les structures métalliques, tels le bâtiment Horter (actuel Mussée d'Histoire Naturelle), la pharmacie Johnson, l'Hôtel Ambos Mundos, le Ten Cents et la Western Union (un bâtiment qu’occupe actuellement le Centre Multiservices d'ETECSA).     

La modernité a pris possession de la rue Obispo. Peu à peu les anciennes caractéristiques et les traditions provenant du passé colonial ont disparu ; le patron esthétique nord-américain s’impose. La construction de grands édifices dans la portion de la rue comprise entre les rues Oficios et Aguiar fait disparaître les auvents des vieux établissements qui apparentaient l'artère havanaise à ses homologues andalouses à partir de la coutume d’offrir de l'ombre aux étroites et populeuses rues commerciales.     

À partir des années 30, hors de l’ancienne ville intra-muros, d’importantes rues commerciales comme San Rafael, Galiano et Neptuno se sont consolidées où des grandes surfaces modernes, des grands entrepôts, des maisons de mode, des joailleries, des hôtels ont été construits …     

La rue Obispo commence à perdre sa hiérarchie devant la poussée et la concurrence de ces splendides et luxueux établissements. Cependant, plusieurs de ses importantes maisons commerciales – comme la Villa de París, le Palais Royal et le Correo de París, considérées parmi les meilleurs de la ville – continuent à attirer une nombreuse clientèle. À celles-ci se somment d’autres établissements de prestige comme La Casa Piñeiro, dédié aux articles pour messieurs ; La Sección X, un commerce spécialisé dans les articles pour les cadeaux, la verrerie et les jouets ; La Francia, considérée la doyenne de la ville quant à la confection masculine ; La Casa Langwith, dédiée à la vente de graines, de plantes et de fleurs ; El Almendares, spécialisée dans l’optique ; la boulangerie pâtisserie San José, et le Café Europa, parmi d’autres.    

Certains commerces de la rue Obispo disparaissent durant les années 40 et 50, ils déménagent ou sont simplement substitués par d’autres. L’édifice moderne de style art déco, siège de la librairie La Moderna Poesía, situé à l’angle des rues Obispo et Bernaza date de cette période, ainsi que l’immeuble construit à l’endroit où se trouvait le Couvent de San Juan de Letrán. Ce dernier, destiné à être le siège du Ministère des Finances, est devenu celui du Ministère de l'Éducation jusqu'à sa conversion en Collège San Gerónimo de La Habana.    

Parmi les premières mesures promulguées par la Révolution, le 13 octobre 1960, est dictée la Loi 890, nationalisant toutes les banques, nationales et étrangères. En vertu de cela, plusieurs établissements bancaires de la rue Obispo ont eu un usage différent. Cela est aussi arrivé quand le commerce est passé des mains privées à l’état, et un certain nombre d'établissements ont été transformés en logements.    

Le transit des véhicules par Obispo est supprimé vers le milieu des années 80. Cette décision répondait à un projet élaboré par la Direction Provinciale de l’Architecture et de l’Urbanisme, dont l'idée centrale était d'avoir un axe piétonnier continu allant de la Place d'Armes jusqu'à Galiano, qui incluait les passages souterrains du Prado, de Zulueta et d’Egido, avec des sorties dans le Parc Central.

En octobre de 1993, le Centre Historique est déclaré Zone Prioritaire pour la Conservation, à partir de la promulgation du Décret Loi Nº 143, du Conseil d’État, qui renforce la gestion et l’autorité administrative du Bureau de l'Historien. Cela a permis de freiner le fort processus de détérioration des constructions et de marquer un virage dans le travail de réhabilitation. Rapidement, les anciens immeubles de la rue Obispo, très endommagés suite au passage du temps, commencent à être restaurer.

Notes :

1 - Jacobo de la Pezuela : Diccionario Geográfico, Estadístico, Histórico de la Isla de Cuba. Imprimerie de l'Établissement de Mellado, Madrid, 1866, Tome III, p. 78.

2 – Antonio Juan Parejo a représenté les intérêts de la colonie espagnole à Cuba, en particulier, ceux de la Reine María Cristina de Borbón.

3 – Francisco González del Valle : La Habana en 1841. Bureau de l'Historien de la Ville, La Havane, 1952, p.19.     

4 – En honneur à cet événement, on prend cette date comme le Jour du Photographe Ibéro-américain. Pour plus d’informations voir, de Rufino del Valle et Ramón Cabrales : Cuba, sus inicios fotográficos, dans Opus Habana, Vol. VIII, Nº 3, décembre 2004  / mars 2005, pp. 4-15.

5 – Samuel Hasard : Cuba a pluma y a lápiz. Imprenta Cultural S. A, La Havane, 1928, tome I, p.60.     

    

6 – Selon l'historien Manuel Moreno Fraginals, le commerçant Joaquín Gómez y Hano de la Vega étaient le huitième négrier à la fin de la traite des Noirs et, durant l'étape de la contrebande, il devient le principal trafiquant d'esclaves. En 1836 il était la sixième fortune de Cuba. Ses donations pour les institutions caritatives sont très célèbres. Il est décédé à La Havane le 2 février 1860, à l’âge de 83 ans.