La signature Havana World Music



Photo: OnCuba

La World Music, dans sa version de La Havane, indique davantage la découverte, la liberté de création et le plaisir des rencontres. Le Festival, soutenu par l’agence Cuba Autrement parmi d’autres sponsors, a eu cet impact.


 Cuba, le festival Havana World Music (HWM) dévoile un visage peu diffusé dans les espaces culturels et médiatiques. Depuis des années, certains programmes de radio et de télévision font la promotion de genres musicaux tels que le new-age, l'etnopop ou le worldbeat, que l'on retrouve dans cette grande famille également connue sous le nom de musiques hybrides ou métissées. Cependant, le terme de world music n'a jamais atteint la visibilité qu'il a aujourd'hui, et ce grâce aux deux précédentes éditions de l'événement artistique organisé par la chanteuse cubaine Eme Alfonso.

L'idée est née suite à un autre projet appelé « Para Mestizar » qui a été créé également par la dernière fille de Carlos Alfonso et Ele Valdés, leaders du groupe « Síntesis ». Cela  consistait à réunir dans la capitale cubaine des créateurs et des interprètes de différents pays qui représentent une diversité culturelle capable de « favoriser le développement durable et la cohabitation harmonieuse entre les êtres humains ».

Cet événement s'est approprié le concept de  world music dans son sens le plus large. Ses invités viennent des scènes culturelles un peu oubliées du mainstream artistique. Les sources d'inspiration se situent essentiellement dans les zones tropicales ou dans la diaspora africaine. Sa logique s'inspire de la résistance envers la domination. Et au cœur de tout cela, on retrouve une aspiration de mettre en place des partenariats entre créateurs.

Le festival a permis de nombreuses collaborations entre artistes lors de sa deuxième édition. Les résultats ont été particulièrement remarqués lors de la rencontre entre le musicien franco-marocain Aziz Sahmaoui et les instrumentistes cubains Harold López Nussa, Rodney Barreto, Yaroldy Abreu, Reinaldo Milián (Molote) et Roberto Gómez, qui ont interprété un morceau mixant du traditionnel maghrébin avec des touches de jazz et de rock contemporain.

Un autre échange qui pourrait bien devenir une plate-forme collaborative permanente bien au-delà du HWM fut celui de la guitariste, chanteuse et compositrice franco-canadienne Mélissa Laveaux avec la contrebassiste norvégienne Ellen Andrea Wang, la batteuse cubaine Yissy García et Eme Alfonso elle-même. Ces artistes qui ne se connaissaient pas avant le festival ont interprété leurs compositions en variant les styles.

Le projet « Women of the World ¡WOW! » est une excellente marque là où des offres permettant aux femmes d'être les protagonistes existent de plus en plus dans les différentes parties du globe. Ce projet  aura sûrement d'autres opportunités pour se faire davantage remarquer par rapport à ce qui a pu être fait lors du court instant qu'a duré leur présentation le 7 février dernier à Cuba.

Tous les participants ont été présentés à La Havane et à ce jour, la sélection du festival a reçu peu de critiques. Il est vrai qu'au fur et à mesure que le festival devient « référence » sur la scène culturelle cubaine et acquiert des résonances à l'étranger, les organisateurs vont avoir besoin de mettre en place un système d'évaluation plus stricts.

Le but sera de découvrir des projets incluant d'autres acteurs autorisés à apporter des idées et des arguments auprès de la commission. Actuellement, Eme Alfonso compte uniquement sur l'expertise artistique de son père.

Le choix a aussi été d'inclure cette année des groupes et des artistes cubains débutants. Le résultat de cette sorte de casting a permis la création de la section « Primera Base ».  Son objectif est de soutenir la création musicale de jeunes talents et de contribuer à la diffusion de propositions innovatrices.

Le festival a su également présenter des musiciens parmi les plus réputés. Par exemple,  l'orchestre d'Isaac Delgado célèbre dans les années 90 s'est produit sur la scène du festival installée dans le Parc Almendares. Isaac Delgado a ainsi renforcé sa présence sur l'Île.

Alain Pérez qui fut, à l'époque dorée de la salsa, l'arrangeur du groupe d'Issac, s'était produit il y a quelques mois à la Fabrique d'Art Cubain (FAC), l'occasion certainement d'une proposition par le HWM. A son tour, le bassiste et compositeur a fait venir au festival le pianiste Iván Melón Lewis, dont le travail dans l'orchestre du « Chévere de la salsa » a marqué l'histoire de ce genre musical avec son interprétation des tumbaos.

Les représentations des deux instrumentistes et compositeurs lors du Havana World Music en 2015 seront sans doute mémorables, tout comme l'a été la présentation de l'orchestre d'Issac Delgado, qui a marqué la fin du deuxième jour et soirée avec plus de dix heures de spectacle !

Alain Pérez, qui jusqu'en 2014 a fait une tournée à travers le monde avec le guitariste flamenco Paco de  Lucía, est venu présenter son album « Hablando con Juana ». Il a reçu non seulement le soutien au piano de Melón, mais également celui d'un solide lot d'instrumentistes parmi lesquels on remarque  Adel González (congas) et Tommy Lowri y Molotico (trompette).

Alain Pérez et le Chévere ont fait danser le public du HWM avec  la musique cubaine, en changeant complètement la sonorité et le rythme du show, dominé par la musique électro, un genre nouveau qui marque à présent le son du XXIe siècle. Le festival a favorisé ce rôle principal non seulement grâce aux interventions du DJ (en l’occurrence le cubain Kike Wolf) à chaque intermède, mais aussi par la position centrale qu'il occupe dans les propositions d'autres invités tels que les français Philippe Cohen et David Walters, ainsi que l'Instituto Mexicano del Sonido.

Tout comme cela avait déjà été démontré en 2014 avec la présence de « Los Van Van » et « Síntesis » sur la scène du HWM, le fait d'inclure des artistes et des groupes expérimentés et prestigieux à Cuba et au niveau international est également au coeur des choix des organisateurs du festival. Ceux-ci connaissent bien les stratégies de fonctionnement des autres événements similaires existants en dehors du pays. Ce critère a donc été déterminant au moment d'élargir l'invitation à Issac Delgado, au pianiste Roberto Fonseca et à Philippe Cohen, qui s'est mondialement fait connaître en ayant fondé avec trois autres collègues le « Gotan Project », au début des années 2000.

Expérimentation, expérience, expérimenter

Ce programme artistique fait ressortir la spécificité du pays mais aussi sa remarquable diversité culturelle, essence-même de la world music. La vidéo promotionnelle de Joseph Ross souligne les beautés de La Havane en tant que capitale offrant le festival ainsi que l'enthousiasme d'un public rapidement conquit par les propositions les plus dissemblables et éloignées.

Le public cubain qui a voulu vivre ici son expérience à la Woodstock a eu jusqu'à la pluie comme complice le premier jour... Dans le futur, les coordinateurs du festival devront peut-être faire évoluer une partie de l'organisation :  améliorer la proposition gastronomique et des infrastructures qui permettront au public plus de confort sur place pendant toute la durée du festival, prévoir un repli en cas de pluie afin de ne pas interrompre le spectacle.

Néanmoins, la famille Alfonso consolide avec le HWM son travail concernant la promotion culturelle et la création d'espaces dédiés. De la même façon, ils ont démontré une fois de plus leur talent en choisissant la jeunesse comme public par excellence, présentant leurs initiatives comme un souffle libérateur, rebelle et avec une forte dose de spontanéité.

Malgré la désinvolture qu'affiche en apparence un festival comme le HWM ou comme le projet Fabrique d'Art Cubain dirigé par X Alfonso, gravite en réalité une stratégie de travail et de gestion culturelle. Et rien ne serait possible dans l'appui des institutions publiques telles que le Centre National de Musique Populaire et l'Institut Cubain de la Musique, ou celles d'autres organisations privées, d'entreprises et d'ambassades présentes sur l'Île.

Toutefois, l'équipe du HWM se veut un « collectif de création ». Cela inclut une connotation qui permet de reconnaître qu'ils vont au-delà du schéma d'un bureau de production traditionnel prédominant dans la toile industrielle de la culture.

Le festival souligne à l'évidence l'intégration créative de l'étiquette de marché qui le distingue, laquelle a été utilisée fréquemment pour établir des hiérarchies qui séparent les produits de la grande industrie du reste et pour souligner sa condition sous-culturelle. La World Music, dans sa version de La Havane, indique davantage la découverte, la liberté de création et le plaisir des rencontres.

 La pluie comme complice le premier jour...