La spéculation à La Havane



Une des forces des langues vivantes à travers le monde est leur vivacité. Elles sont en constante évolution et ce n’est pas rare que les mots changent de sens à travers le temps.

Ce phénomène semble particulièrement enraciné chez les Cubains. Après cinquante années de révolution, le mot qui a le plus évolué semble le verbe « résoudre ». On l’utilise aujourd’hui pour signifier l’accès à un bien (matériel ou non) par des chemins particulièrement sinueux. L’achat, le troc et l’échange étant devenu difficile, il faut constamment « résoudre » pour chercher ce que l’on souhaite.

Ainsi, on résout son lit à l’hopital ou son paquet d’aspirine à la pharmacie. À travers cette attitude, les Cubains cachent une capacité intense d’aller au-delà de l’impossible, d’obtenir ce qu’ils veulent par tous les moyens, mêmes les moins légaux (amitié intéressée, corruption, force…). Mais c’est un fait qu’à Cuba, pour vivre, il faut résoudre.

Des Cubains « spéculateurs » devant  le miroir

Un autre mot qui a perdu son sens originel est le verbe « spéculer ». Le dictionnaire de l’académie publie deux définitions : la première se réfère à l’origine latine de l’adjectif « spéculaire », specularis, qui signifie « relatif au miroir ». Le deuxième sens prend son origine dans le verbe latin speculari qui peut signifier : surveiller attentivement quelquechose, méditer, se perdre dans des subtilités, réaliser des opérations financières afin d’obtenir des bénéfices, commercer ou se procurer des profits hors du trafic mercantile.

Malgré la plénitude de définitions, aucune ne se rapproche du sens cubain du mot spéculer. Aujourd’hui à Cuba, le fait de spéculer signifie que l’on se vante publiquement de ce que l’on possède. Les spéculateurs sont fiers de pavaner dans la rue.

Il y a quelques années, un célèbre orchestre de salsa de l’Île avait même mis à la mode un refain reprenant en boucle les « spéculations » de La Havane.

Cette transformation sémantique vient probablement des nombreuses années de pénuries à Cuba. La population n’a souvent qu’un choix limité de produits. C’est ce qui a conduit les Cubains à montrer, parfois à la limite du grotesque, ce qu’ils avaient réussi à obtenir.

Le Cubain est fréquemment présenté comme une personne élégante, propre et présompteuse. C’est pour cette raison que porter des bijoux ou de beaux habits est resté un objectif prioritaire sur l’Île. Néanmoins, on approche quelquefois les frontières du mauvais goût.

À cause de leur faible pouvoir d’achat, la « spéculation » prend une dimension toute particulière dans la mesure où celui qui arrive à posséder quelquechose l’exhibera devant tous en sous-entendant : « regardez tout le monde, je m’en suis bien sorti », « je suis au-dessus de la moyenne » comme dit la chanson.

Des marques, des voitures, des chaînes en or…

La spéculation amène naturellement à la fanfaronade, à l’extériorisation. Posséder des chaussures Nike ou Adidas (dont les prix sont hors de portée pour la majorité des Cubains) conduit celui qui les porte à se montrer comme une personne unique.

C’est la même chose avec les voitures. Les heureux conducteurs font entendre leur autoradio à des centaines de mètres à la ronde. Leur voiture est redécorée avec des vitres teintées et plusieurs accessoires « comiques » (dans le sens cubain de différent, original).

Il en est de même pour ceux qui boivent une bière « en boîte » dans la rue, la chemise ouverte laissant apparaitre une chaîne en or où est accrochée une médaille ou un crucifix.

Une des dernières « modes spéculatives » à Cuba est celle des caches dents en or à la hauteur de la première molaire. Ce n’est plus la fausse dent en or, très brillante, que les marginaux portaient en signe d’appartenance à un clan (los guapos ou los valientes) durant les années 60 et 70. Les caches dents sont plus discrets aujourd’hui. On les repère lors d’une conversation ou lorsque que l’interlocuteur rit à gorge déployée.

Au-delà de leur esthétique, les caches dents en or sont un signe de puissance de ceux qui dépensent entre 25 et 50 dollars pour posséder un tel ornement.

D’aucuns racontent que les premières à avoir lancé la mode des sourires dorés sont les prostituées havanaises (jineteras). Gagant plusieurs centaines de dollars par mois, elles avaient besoin de se distinguer et de montrer leur succès économique. Ornées de dents dorées, elles arrivaient à leur fin.

La mode s’est petit à petit étendue aux écoles et aux centres de travail où les jeunes ont commencé à acheter ces ornements pour rester branché comme cela s’était produit avec les tatouages, les boucles d’oreille et les vêtements de marque quelques années auparavant.

Les signes de la spéculation

La spéculation cubaine est le reflet des besoins de reconnaissance de la population de l’Île, des traditions culturelles plus anciennes mais surtout d’une situation économico-sociale qui conduit la société cubaine à se désagrèger : les solidarités s’étiolent et les marchés sous-terrains de la prostitution et de la drogue reprennent de l’influence dans un pays où ces pratiques étaient apparement éradiquées.

La spéculation n’est ni condamnable, ni acceptable. Chacun a le droit de faire ce qu’il veut avec ses dents, ses voitures et ses vêtements. Le plus grave reste l’attitude qui conduit de plus en plus de Cubains à en faire un vrai mode de vie sans en avoir les capacités financières.