La ville qui ne dormait jamais (1/2)

2013-03-19 21:48:36
Rosa Lowinger
La ville qui ne dormait jamais (1/2)

En 1928, un auteur réputé de guides touristiques, bon vivant notoire, Basil Woon, publie When It’s Cocktail Time in Cuba. En pleine Prohibition, alors que le dix-huitième amendement à la Constitution américaine et la loi Volstead interdisent la fabrication, la vente et le transport de boissons alcoolisées aux États-Unis, le compte rendu très vivant de Woon exalte les vertus de Cuba, qu'il présente comme un lieu où « la liberté individuelle est portée à la énième puissance» et où « tout le monde boit sans que personne ne s'enivre1 ». Woon décrit avec ravissement les bars et les bodegas de La Havane, les restaurants chic et les hôtels où ses personnages - la plupart du temps des expatriés et des touristes américains aisés -commandent des whiskys et toutes sortes de cocktails au rhum, comme des daiquiris, des presidentes (Bacardi et vermouth avec un soupçon de curaçao ou de grenadine) et des Mary Pickford (cocktail glacé au rhum et à l'ananas créé par un Britannique vagabondant d'île en île, Fred Kaufman, à l'occasion du bref séjour de la star américaine à Cuba2).

Bars et cabarets

Le bar le plus célèbre de La Havane à l'époque était le Sloppy Joe's, à l'origine un endroit banal, mal éclairé, avec pour tout décor un long comptoir en acajou. L’établissement, situé près du Parque Central, avait acquis ce nom curieux après que le propriétaire, José (Joe) García Rio, se fut querellé avec un journaliste local à propos de publicité, à la suite de quoi le journaliste avait publié un éditorial où il pressait le service sanitaire de la ville d'aller inspecter « un établissement de la Calle Zulueta qui devrait s'appeler le "Sloppy Joe's" [Joe le débraillé] ». Récupéré par le propriétaire, ce nom fut un coup de publicité. Son affaire allait croître si rapidement que Garcia Rio dut agrandir deux fois et employer jusqu'à onze barmans3. Pendant trois décennies - les années 1930, 1940 et 1950 -, ces barmans virent défiler presque tous les visiteurs de l'île, car l'établissement figurait dans tous les guides touristiques de La Havane, et la preuve la plus indubitable qu'un touriste avait bien fait la fête à Cuba était de s'y faire photographier, Mais les Cubains eux-mêmes ne fréquentaient pas beaucoup le Sloppy Joe's : cet endroit restait, comme l'écrit Graham Greene dans Notre agent à La Havane, « le rendez-vous des touristes4 », Il faut dire aussi qu'il n'y avait au Sloppy Joe's ni musique ni danse, sans lesquelles les Havanais, de tout temps, ne sauraient imaginer faire la fête.

Dans les années 1920, à La Havane, la soirée débute souvent à une table extérieure de l'Acera del Louvre, sous un long portique longeant la Calle Prado, face au Parque Central. Tenant son nom d'un café qui, au XIXe siècle, avait été le lieu de rencontre des intellectuels et des révolutionnaires anti-espagnols, l'Acera était l'endroit en vogue pour prendre un verre en écoutant des musiciens locaux, avant de s'offrir un spectacle de vaudeville tout près, ou d'aller entendre l'orchestre symphonique au Teatro Nacional, en face, ou encore de se rendre quelques rues plus loin, au Teatro Payret, pour entendre le pianiste et compositeur Ernesto Lecuona jouer la Rhapsody in Blue de George Gershwin5. Situé au cœur du quartier le plus animé de la ville, l'Acera del Louvre était un café bruyant : les sextuors ou les septuors interprétant leurs suaves boleros et les guarachas à la mode devaient rivaliser avec les klaxons de voitures, les cris des marchands ambulants et la cacophonie incessante des travaux de construction. On prétend que le compositeur Moisés Simons écrivit son célèbre El Manisero [Le marchand de cacahouètes] à l'une des terrasses du quartier, en écoutant les cris de la rue.

En 1930, quand El Manisero arrive en tête du hit-parade à New York et à Paris, La Havane peut s'enorgueillir d'une scène musicale trépidante, où les orchestres mêlent allègrement percussions afro-cubaines et instruments européens classiques. La musique donne naissance à des stars locales de la chanson comme Rita Montaner (la première à enregistrer El Manisero), le pianiste et chanteur Ignacio Villa, dit « Bola de Nieve » [Boule de neige], ou Miguelito Valdés, un artiste plein de verve qui se produira souvent au Waldorf Astoria de New York avec l'orchestre de Xavier Cugat - c'est Valdés qui introduit le rythme de la conga sur les scènes américaines en interprétant le grand succès de Margarita Lecuona, Babalú. Ces artistes sont les coqueluches des cabarets et théâtres lyriques de La Havane tout comme des nouvelles stations de radio cubaines inaugurées en 1922, deux ans seulement après l'ouverture de la première station de radio commerciale aux États-Unis, KDKA de Pittsburgh.

danseuse

Des femmes irrésistibles

Le pouvoir de séduction de la femme cubaine, à qui on a toujours prêté une sensualité hors du commun, est au cœur de la vie nocturne de La Havane. Qu'elle soit entièrement nue au Shanghai, établissement du Chinatown proposant des spectacles pornos et des numéros de striptease, ou plus discrètement suggestive dans les nombreux cabarets de la ville, la femme inspire des chansons dont les paroles doucereuses, plaintives ou paillardes évoquent presque toujours l'amour, la trahison et les délices de la conquête amoureuse. La engañadora [L’enjôleuse], considérée comme la première chanson sur un air de cha-cha-cha, illustre parfaitement ce thème. Elle raconte l'histoire d'une fille qui fréquente un coin très animé du centre de La Havane (voisin de l'Acera del Louvre). La fille a de si jolies formes, si rebondies, dit la chanson, que tous les hommes n'ont d'yeux que pour elle. Mais un jour ils apprennent que sa silhouette est « rembourrée », qu'elle les a trompés, et ils ne la voient plus.

À La Havane, il fallait que les hommes vous voient. Dans les années 1940 et 1950, les boîtes les plus huppées font même figurer dans leurs spectacles des modelos - beautés sculpturales qui n'ont d'autre rôle que de se pavaner langoureusement sur la scène durant les numéros. Ces filles représentent le summum de la beauté féminine, mais toutes les « vedettes» de cabaret - chanteuses, danseuses, ballerines - sont elles aussi célébrées pour leur corps dans les publicités télévisées, dans les magazines et sur les chars de carnaval. Idéalement, le corps féminin doit être « fait comme una guitarra », précise Eddy Serra, ancien danseur du Tropicana, soit une taille fine, des hanches larges et des cuisses bien en chair.

A suivre...

Références

1 Basil Woon, When It's Cocktail Time in Cuba, New York, Horace Liveright, 1928, p. 4.33.

2 En 1914, Mary Pickford signe un contrat avec la compagnie Independent Motion Pictures, qui transfère son siège social à Cuba peu de temps après. La rumeur veut que l'actrice ait été « très malheureuse à La Havane» et qu'elle ait annulé son contrat d'un an au bout de neuf mois (Scott Eyman, Mary Pickford: From Here to Hollywood, Toronto, Harper Collins, 1990). Voir aussi B. Woon, op. cit., p. 40.

3 B. Woon, op. cit., p. 43-44.

4 Graham Greene, Notre agent à La Havane, Paris, Robert Laffont, 1959, p. 55.

5 Leonardo Acosta, Cubano Be Cubano Bop: One Hundred Years of Jazz in Cuba. Washington, Smithsonian Books, 2003, p. 31.

Voir aussi:

Rosa Lowinger et Ofelia Fox, Tropicana Nights: The Life and Times of the Legendary Cuban Nightclub, Orlando, Floride, Harcourt, 2005.

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