La ville qui ne dormait jamais (2/2)



L’envers du décor

La sensualité triomphante favorise les orchestres cubains composés uniquement de femmes. Au milieu des années 1930, celles-ci se produisent le plus souvent dans les cafés en plein air voisins de l'imposant Capitolio que l'on vient d'inaugurer. Le groupe le plus célèbre s'appelle Anacaona, du nom de la reine des Indiens tainos tuée par les Espagnols au moment de la conquête. Or, pendant que le groupe évoquant la reine disparue interprète ses mélodies entraînantes en face du nouveau siège du gouvernement, l'île connaît une recrudescence de troubles politiques.

Ruby Hart Phillips, la femme du correspondant du New York Times à Cuba, James Doyle Phillips (qu'elle remplacera à ce poste après son décès en 1937), se souvient de cette époque trouble, lorsque des groupes de civils armés par le gouvernement du président Gerardo Machado, les porristas, assassinaient ouvertement les étudiants, les syndicalistes, les journalistes ou toute autre personne défiant le régime menacé. Il régnait à La Havane un tel chaos que l'on commença à appeler au domicile des Phillips pour savoir quand les marines débarqueraient6. Mais les marines n'avaient pas à débarquer. Ils étaient déjà là. On pouvait les voir défiler dans les rues, se soûler durant le carnaval, se bousculer à l'entrée du bar Two Brothers – très fréquenté par les marins américains - ou courir à la revue du Montmartre, le plus grand cabaret de la ville.

Les boîtes les plus chic - le Sans Souci, le Montmartre, le Tropicana, le Parisien de l'hôtel Nacional et la Copa Room de Meyer Lansky à l'hôtel Riviera - proposent des revues somptueuses avec des stars comme Tony Bennett, Joséphine Baker et Nat King Cole. Dans ces cabarets, où des orchestres swing de quarante musiciens jouent tous les soirs en alternance avec des conjuntos cubains, diamants et smokings sont de rigueur. Ces établissements tirent en outre d'importants revenus du jeu, la plupart appartenant à la mafia américaine ou étant exploités par elle.

Le paradis sous les étoiles

Parmi ces cabarets chics, seul le Tropicana était possédé et exploité par des Cubains. Aménagé dans les jardins tropicaux d'une superficie de trois hectares d'une demeure du début du XX siècle, le Tropicana avait été acquis par un imprésario visionnaire, Martin Fox, qui avait décidé d'en faire l'endroit le plus couru des nuits havanaises. Et il a réussi. Quiconque se rendait à Cuba dans les années 1950 se devait de visiter le « Paradis sous les étoiles », ainsi que l'on surnommait le Tropicana. Les célébrités qui s'y produisaient, comme Nat King Cole, dansaient la rumba dans les loges avec les figurants. Marlon Brando voulut acheter les congas de l'orchestre. On pouvait voir au premier rang des spectateurs Ava Gardner et sa suite. Pour les Cubains comme pour les Américains, les principales attractions du Tropicana étaient ses jardins magnifiques et les spectacles du chorégraphe Roderico Neyra (surnommé Rodney) « Rien ne pouvait rivaliser avec le sueño [rêve] qu'était le Tropicana », se rappelle Eddy Serra. « Le Tropicana, c'était le sommet. Premier danseur ou simple choriste, vous aviez le sentiment d'appartenir à la famille royale7. »

Au Tropicana, Rodney monta chaque année sur la scène extérieure un spectacle afro-cubain mettant en vedette les mêmes tambourinaires traditionnels batá ; il y ajouta un saut acrobatique à couper le souffle, exécuté par le premier danseur du haut d'une sculpture « moderne» en acier des années 1920. Tous les trois mois, Rodney proposait deux ou trois nouveaux spectacles sur des thèmes aussi variés que l'opérette italienne, le folklore mexicain, la samba brésilienne et la cérémonie du thé japonaise. Martin Fox n'hésitait jamais à financer ces spectacles, autorisant l'achat de costumes en Europe et le recrutement de danseurs aussi loin qu'à Singapour. Et il y avait toujours bien sûr les stars comme Carmen Miranda, Nat King Cole et Josephine Baker, et les grands noms de la musique cubaine, dont Olga Guillot, Rita Montaner, Bola de Nieve, Celeste Mendoza, Miguelito Valdés et Chano Pozo, le grand conguero [joueur de conga] qui fut le collaborateur de Dizzy Gillespie.

benny moré

Étonnamment, Benny Moré, l'un des géants de la musique cubaine, était absent de la brochette de stars du Tropicana. Surnommé le « Barbare du rythme », il était considéré dans les années 1950 comme un des chanteurs cubains les plus doués et les plus polyvalents, et peut-être même, au dire du public et des critiques, le meilleur musicien que Cuba eût jamais produit. Spécialiste de l’improvisation musicale, Moré chantait et dansait la rumba, le son, la guaracha et tous les styles de musique afro-cubaine. Il était réputé aussi pour être un grand buveur et pour ne pas se présenter sur scène - ce que Rodney n'aurait pas toléré. Il faudra deux ans à Moré pour persuader la direction du Tropicana de lui offrir un engagement de deux semaines, en 1957. « Il n'a pas manqué une seule représentation », affirme la veuve de Martin Fox, Ofelia. Mais ceux qui voulaient entendre régulièrement « El Benny» se rendaient au bar Ali - un petit cabaret au toit couvert de feuilles de palmier et aux tables faites de planches, sur l'Avenida de Dolores, en retrait de la route de l'aéroport.

Pour entendre la meilleure musique et s'amuser follement, il fallait fréquenter les cabarets de deuxième et de troisième classe, comme le Pennsylvania, le Panchín et le Rumba Palace, le long de la plage de Marianao. « C'est là que les artistes des cabarets chic se retrouvaient après les spectacles pour rigoler un peu et se requinquer », se rappelle encore Eddy Serra. Contrairement au Sloppy Joe's, où les touristes dominaient et où l'anglais était la langue d'usage, la fête ici était résolument locale, pleine de rires bruyants, de commérages, de plaisanteries entendues, de torrents de rhum, parfois de drogue et, par-dessus tout, de musique et de danse.

« La Havane ne dormait jamais », résume Eddy Serra, « Notre vie ressemblait à un spectacle chorégraphié par Rodney. »

Références

6 Ruby Hart Phillips, Cuba: Island of Paradox, New York, McDowell, Obolensky, 1959.

7 Communication personnelle de l'auteure avec Eddy Serra, avril 2007.

Voir aussi:

Rosa Lowinger et Ofelia Fox, Tropicana Nights: The Life and Times of the Legendary Cuban Nightclub, Orlando, Floride, Harcourt, 2005.