Labiofam, contre vents et marées

2012-10-03 20:18:11
Labiofam, contre vents et marées

Une bonne partie des médicaments, des vaccins et des compléments vétérinaires de l'île de Cuba  sont produits par un groupe industriel local : Labiofam. Celui-ci est complètement intégré, développe ses molécules, les produit, les commercialise et finance leur coût d'opération. Sans lui, Cuba devrait importer cette production médicamenteuse.

Labiofam est devenu leader dans le contrôle des maladies transmises par les moustiques. Il s'occupe de l'approvisionnement en produits jusqu'à l'envoi d'infirmières auprès des malades.

« Labiofam est un petit groupe industriel formé d'un nombre réduit d'entreprises. Suite à un plan de restructuration, on fusionna certaines entités redondantes pour renforcer l'efficience du groupe », explique José Antonio Fraga Castro, président du groupe.

« Le nombre d'entreprises productrices est passé de huit à cinq. Quant aux entités de service, elles ne sont plus que deux. Nous avons dû adapter la structure à l'être humain. On peut avoir la meilleure des structures, elle est complètement inopérante si nous n'avons pas pensé en amont aux hommes qui la dirigent. »

Les débuts de Labiofam

« Quand la "période spéciale" a commencé dans les années quatre-vingt-dix, Fraga (le directeur du groupe), s'est trouvé devant le dilemme de la diversification. À ce moment, les ressources financières commençaient à manquer dans le pays. Nous avons alors proposé au Ministère de l'Agriculture, notre apporteur de fonds majoritaire, de sortir à l'international afin de chercher des financements indispensables à la survie du groupe. »

En 1993, l'État cubain approuva la transformation de Labiofam en société marchande ce qui lui permit de commercialiser ses produits en pesos et en dollars et aussi d'aller chercher des ressources pour pérenniser la production. Dès lors, Labiofam fut capable de financer une production importante de médicaments afin de répondre à la demande publique et privée.

À l'origine, l'entreprise se nommait Cubavet. Son nom a été changé pour Labiofam en référence à l'usine de Matanzas appelée Laboratorios Biológico-Farmacéuticos de Matanzas. La marque Labiofam est aujourd'hui mondialement reconnue.

La diversification

Différentes études ont permis aux dirigeants de trancher pour une diversification dans les produits chimiques : désinfectants, détergents, shampooings et désodorisants. Comme les besoins en emballages s'accroissaient sans cesse, une filiale prit en charge leur fabrication. Ceux-ci servent aussi bien aux produits d'hygiène qu'aux produits ménagers.

D'autre part, la production de yaourts a augmenté à Matanzas. Fraga explique que « le yaourt de Labiofam, contrairement à la majorité de ceux présents sur le marché, ne contient pas le bacille Bulgaris mais le Fermentus. Celui-ci, mélangé à un streptocoque, offre un produit libre de tout lactose. On peut donc le vendre aux personnes allergiques au lactose. » Deux usines ont la charge de production de ce produit : une à Matanzas pour le marché local et une à La Havane pour l'industrie touristique et les compagnies aériennes.

Suite à une demande de l'état, Labiofam a commencé à fournir cet aliment aux services d'oncologie et de gastroentérologie des hôpitaux de la capitale. « C'est une action financée par le groupe. Ce produit nécessite des matériaux d'emballage, des agents de saveur, des huiles essentielles et des colorants relativement onéreux. Malgré l'augmentation du prix des fournisseurs, nous gardons une grande stabilité avec ceux-ci pour garantir aux clients une bonne qualité. »

La firme s'est agrandie au cours du temps. « Nous avons fini par créer une filiale spécialisée dans la gestion des immeubles. Celle-ci effectue un chiffre d'affaire de plus de 20 millions de pesos autant dans Labiofam que dans les services aux tiers. À la même période, des doutes sont apparus sur la pertinence d'une production aussi diversifiée. Était-il vraiment raisonnable de produire des médicaments comme des produits chimiques ou des yaourts? », explique Fraga. « Très vite, on s'est aperçu que c'est une pratique très fréquente chez nos concurrents. La diversification permet de stabiliser les ressources de l'entreprise. »

Fraga pense que cette stratégie est une raison de la réussite de Labiofam qui a toujours réussi sans subvention de l'État malgré des années très difficiles pour l'économie cubaine. « Cette politique de diversification a permis de stabiliser les recettes afin de garantir la production. Il y a eu des moments très difficiles durant lesquels nous n'avons pas pu répondre à la demande. C'est pourquoi nous avons dû alors importer les produits. Mais notre chiffre d'affaires s'est tout de même établi à sept millions de dollars cette année et probablement huit l'année prochaine », explique-t-il.

Des produits et des conflits

Depuis de nombreuses années, le groupe maintient une production de bioplaguicidas (produits biologiques aidant à la guérison des plaies de moustiques, de rats et de souris).

Les bioplaguicidas ont été développés à partir des années quatre-vingt-dix en partenariat avec l'institut de Médecine Tropicale Pedro Kourí. Ils sont commercialisés depuis de nombreuses années dans le reste du monde depuis la découverte faite en 1976 par un scientifique israélien du bacille Thuringiensis, souche 14, variété israelensis. À partir de l'observation de larves de moustique mortes dans un oasis, le scientifique a cultivé cette souche en laboratoire et a obtenu cette variété.

L'apparition du raticide Biorat n'a pas été exempte de conflits. Selon le directeur du groupe, le produit a été source de controverse dès sa première mise sur le marché en 1994 (suite à l'apparition de la peste bubonique dans quatre régions du Pérou). À la suite de cas de leptospiroses au Nicaragua, des multinationales concurrentes ont commencé à diffamer le produit. La revue scientifique Lancet a même publié un article disant que les produits cubains contenaient une salmonelle provoquant des pathologies chez l'homme et l'animal. Par chance, le mois suivant, un autre article vint contredire le premier en affirmant que cette bactérie n'avait jamais été isolée chez des êtres humains et qu'elle était spécifique aux rats et aux souris.

Suite à cette attaque contre l'industrie cubaine, les grands laboratoires pharmaceutiques mondiaux n'ont fait qu'accélérer leur politique concurrentielle agressive (souvent par peur que le grand public découvre la vérité sur leurs produits).

Une situation favorable

Aujourd'hui, la situation s'est relativement apaisée. Labiofam a gagné du prestige et de la reconnaissance via une stratégie transparente à long terme de contrôle des épidémies tropicales : malaria, dengue, anta-virus, fièvre hémorragique et bubonique... « Le groupe a développé des programmes de contrôle de la malaria en Angola ainsi qu'au Ghana. 178 spécialistes de Labiofam sont détachés sur le terrain. Un autre programme en Amazonie et en Guinée Équatoriale a permis de réduire la maladie de plus de 50 pour cent. »

« Nous avons travaillé au Nicaragua, au Pérou, en Bolivie, en Équateur et au Brésil », détaille le directeur de Labiofam. « D'autre part, nous développons des productions de bio-larvicides en Argentine et en Chine et de raticide au Vietnam. »

L'entreprise a vécu des périodes financièrement difficiles. Bien que les contrats soient en diminution à cause de la crise, le groupe a dû continuer à répondre à la demande publique ce qui l'a obligé à s'endetter avec des taux d'intérêt avoisinant les 14 pour cent. Il a fallu alors réduire la production. « Nous sommes actuellement dans une phase de récupération : la production de yaourts est stabilisée, celle de produits chimiques reprend de la vigueur comme celles de détergents, de désincrustants, de dégraissants, de gels de bain et d'autres articles de grande consommation. »

Aujourd'hui, le détergent et le désincrustant utilisés dans les fermes cubaines sont importés. « C'est pourquoi nous avons proposé au Ministère de l'Agriculture d'approvisionner les établissements. » Labiofam s'est aussi diversifié dans les produits naturels comme les compléments alimentaires ou les dérivés du bananier.

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

Page web: http://www.ipscuba.net/

Sur le même thème