L’aéroport, un endroit où l’on pleure



Par Sofia D. Iglesias

À Cuba, comme partout dans le monde, il existe des endroits qui ont une symbolique et une fonction universelles. Sauf qu’ici, ils ont une connotation différente — trop différente dirais-je même.

L’aéroport est l’un de ces endroits particuliers qui ont une grande importance dans la vie des Cubains et dans la cubanité.

Alors que partout ailleurs dans le monde l’aéroport évoque le déplacement d’un endroit à un autre, le franchissement d’une frontière, des vacances, un voyage de travail, etc., dans cette île des Caraïbes, il représente quelque chose de plus, de beaucoup plus.

Passer par ou aller à l’aéroport à Cuba, c’est en résumé, et pour le dire simplement, partir et revenir.

ATTENDRE…

Depuis les années dures, celles de la Période spéciale, avoir un parent hors de Cuba est devenu une sorte de luxe, une possibilité d’accès à une vie meilleure, à une aide financière mensuelle, à une aide matérielle ponctuelle ou à la possibilité future d’émigrer.

À cette époque, et encore aujourd’hui, pour ceux qui vivent loin de la capitale, aller à l’aéroport, c’est comme être déjà sous une autre latitude. Face à la perspective d’un tel voyage, tous les membres de la famille sont volontaires, des enfants aux grands-parents.

Chacun veut connaître cet endroit qui ressemble à un autre pays, cet endroit qui, pour eux, est celui qui les rapproche le plus de leur rêve de voyage.

Il n’est pas rare alors d’y voir des familles entières, tous pressés contre les barrières, les yeux grands ouverts, en train de partager un en-cas ou de prendre un café (provenant du thermos que l’on a apporté de la maison).

Lorsque l’on est face à un tel tableau, où les personnages abondent, les suppositions convergent vers une seule et même hypothèse : ils attendent quelqu’un qui n’a pas foulé le sol cubain depuis longtemps.

Qui regarde la scène du dehors tire également ses propres conclusions, rit des commentaires de la famille inquiète, nombreuse et bruyante, et pleure lorsqu’il voit tous les bras n’en former qu’un seul autour d’un même cou et toutes les lèvres du monde embrasser un même visage. Ce spectacle, car il n’y a pas d’autre mot, est unique et montre mieux que tout l’impact de l’émigration.

ALLER ET VENIR

Comme tous les aéroports, l’aéroport international José-Martí de La Havane reçoit un flux de visiteurs étrangers qui, pour la plupart, viennent pour des séjours d’agrément. Autour d’eux se tisse un réseau, officiel et borderline, de gens en rapport avec le tourisme. Parmi eux se trouvent les représentants d’agences nationales et étrangères, et aussi les gens à leur compte qui ont des maisons d’hôtes. Les transports, les restaurants, les endroits où s’amuser et où trouver du rhum et des cigares sont en tête de la liste des propositions pour les touristes, laquelle s’étend jusqu’à leur départ du pays.

Pour ce petit groupe de personnes, l’aéroport est un endroit familier qui a perdu tout son charme. C’est également le cas pour les gens qui ont l’habitude d’entrer et de sortir de Cuba, qu’ils soient fonctionnaires, qu’ils aient des visas de plusieurs pays d’où ils rapportent des marchandises pour les vendre, ou qu’ils soient citoyens espagnols (des Cubains descendants d’Espagnols qui, grâce à leur passeport espagnol, peuvent voyager sans avoir à demander de visa).

C’est dans ce dernier groupe que se trouvent les privilégiés, ceux qui ont surmonté tous les obstacles et accompli toutes les démarches migratoires, et qui, enfin, peuvent découvrir de nouveaux horizons. Ils entrent et sortent sans stationner dans le paysage. Ils savent par où passer, connaissent les écueils à esquiver et ne deviennent pas nerveux, même si, en silence, ils continuent de remercier Dieu d’avoir exaucé leur rêve de sortir de Cuba.

Une des choses qui usent le plus les visiteurs dès leur atterrissage sur le sol national, c’est précisément l’inadéquation des infrastructures aéroportuaires actuelles à l’augmentation du flux de touristes. En effet, l’aéroport sature dès que trois vols ou plus arrivent en même temps. Les files d’attente pour n’importe quel service deviennent alors interminables et ce qui devrait être le visage accueillant du pays devient un facteur de désagrément et de déception.

PARTIR

Quand quelqu’un part de Cuba, même s’il sait qu’il rentrera dans un an ou deux, la dernière chose qu’il emporte avec lui, c’est le souvenir de l’aéroport.

Ses yeux en parcourent le moindre recoin, s’attardent sur chaque visage qui, même s’il est inconnu, sera toujours celui d’un compatriote. Il essaie d’abréger le départ, de briser les barrières qui séparent de chaque côté les uns et les autres.

Parce que ceux qui partent vont faire l’impossible pour ne pas regarder derrière eux, pour faire abstraction de leurs sentiments et se focaliser sur l’avenir. Alors que ceux qui restent persistent, prolongent l’instant, cherchent des vitres, des brèches pour une dernière accolade, un dernier au revoir, un dernier baiser.

Ainsi, l’aéroport se remplit-il de couleurs et d’émotions, et de l’endroit simple où les gens montent dans des avions et en descendent, il devient un lieu de séparations et de retrouvailles.

L’émigration légale, directe ou à travers des pays tiers, atteint des chiffres élevés à Cuba. Même si depuis quelques années la loi a changé le statut des migrants et que les statistiques montrent que l’incidence de cette variable démographique n’est plus négative, au sein des familles, la réalité est autre.

Et nul besoin d’aller chez qui que ce soit pour le savoir. Les murs de l’aéroport, tout comme ses bancs, ses couloirs et tous ses recoins, le savent.