L’âge des décisions

2012-10-31 03:20:38
Boris Leonardo Caro
L’âge des décisions

Cette année, mes collègues d’université, mes amis et moi-même fêtons tous nos 30 ans. La vingtaine heureuse est passée et nous arrivons à l’âge où l’insouciance de notre jeunesse laisse la place à des questions plus existentielles.

Il y a quelques semaines, deux de mes amis ont décidé de célébrer leur anniversaire mais pour des raisons bien différentes. L’un souhaitait fêter le mythique passage à la trentaine alors que l’autre célébrait son départ du pays. L’un rentrait joyeusement dans l’âge adulte pendant que l’autre laissait sa patrie emprunt de nombreux souvenirs. Ces deux événements avaient lieu la même nuit, dans deux quartiers de La Havane.

Des jeunes professionnels

Mon ami Mario me dit souvent que je réfléchis trop sur la question de l’âge. C’est peut être vrai. Mais c’est un fait, avoir franchi trois décennies de sa vie correspond statistiquement à la moitié du chemin qu’est la vie (C’est ce que disait Dante il y a déjà pas mal de temps).

Mario et moi, nous sommes diplômés de l’université de La Havane depuis 2003. Les années ont passé et nous avons chacun cherché à exercer au mieux notre profession de journalistes. Trouver l’endroit idéal pour travailler n’a pas été simple mais je crois que nous sommes tous les deux aujourd’hui satisfaits, lui dans sa revue et moi dans ma page web.

Bien qu’étant diplômés d’une des plus prestigieuses universités du pays, cela ne nous a pas ouvert directement les portes vers des postes prestigieux. C’est même le contraire pour certains de mes compagnons d’études.

Nous avons tous supporté des conditions précaires durant notre service social avec des salaires ridiculement faibles, des lieux de travail décourageants et des directives peu productives. Mais aussi nous avons bénéficié de formations professionnelles, de l’aide de collègues plus expérimentés et de la confiance de certains supérieurs félicitant nos efforts.

Tous ceux qui sont nés dans d’autres provinces cubaines semblent avoir vécu des expériences plus difficiles. Quelques-uns sont retournés vers leurs terres natales. Ils sont devenus des personnalités médiatiques locales ou des professeurs d’université reconnus. Ceux qui sont restés à La Havane racontent une version cubaine de l’Odyssée à la recherche non pas d’Ithaque mais d’une chambre à louer.

Le dilemme de la famille

Aujourd’hui, la majorité vit confortablement en couple. Plusieurs ont eu des enfants. Peu ont divorcé. Je me souviens de ce dessin d’écolier : la famille souriante, le chien et la petite maison entourée de fleurs. Nous peignions ainsi dans mon enfance, là-bas dans les années quatre-vingts.

Une maison est un rêve pour beaucoup dans un pays où il existe un déficit d’un demi-million de logements. Pour certains, c’est une aspiration aussi profonde que de voler dans le cosmos pour observer la planète bleue. Mes amis vivent dans l’appartement familial, dans une chambre prêtée par une connaissance ou dans une location sans vraiment savoir combien de temps ils pourront rester. Leurs maigres économies de jeunes professionnels disparaissent rapidement chaque mois. Mais le bonheur de vivre en couple n’a pas de prix.

On se réunit régulièrement dans les maisons pour profiter de la journée ensemble. J’observe Roberto qui embrasse son jeune fils et je pense au moment où j’aurai également un fils à qui je pourrai donner autant d’affection. Je pense à la diminution de la fécondité des cubaines, du vieillissement accéléré du pays et de la crise démographique qui s’annonce. Mon épouse, de cinq années plus jeune, n’est pas vraiment enthousiaste de mes projets. Ses amies sont comme elle. Elles se plaisent à retarder leur maternité à une date indéfinie. En vérité, moi non plus je ne suis pas sûr.

Les questionnements ne viennent pas des vingt années de crise économique ni de la crise financière mondiale, des trois cyclones annuels, du changement climatique ou des réformes du marché du travail. Même si en réalité tout cela y contribue un peu. Reinaldo, l’ami qui nous a dit au revoir cette nuit, pourrait sûrement nous donner une réponse.

Les adieux

C’était ma troisième fête d’adieux en moins de trois mois. Nous nous racontions encore les mêmes histoires. On riait, étrangers à la tonalité triste de la soirée. La destination finale : l’Europe. Notre génération prend le chemin inverse de nos ancêtres : colons européens, esclaves africains ou asiatiques.

Certains de mes amis d’école s’inscrivent aujourd’hui à des « cours d’émigration ». Ils vivent sur la planète Facebook, surfant quotidiennement sur Internet. Ils font des fêtes en Floride, à Madrid et même à La Havane. On continue à faire des fêtes d’adieux même si cela nous fait mal à chaque fois.

Je ne connais personne qui ait été rejeté suite à sa décision de quitter le pays. C’était différent avant, les coutumes ont changé.

Mon ami Reinaldo a vu sa maison s’écrouler dans un quartier populaire de La Havane. Il a dû ensuite attendre plusieurs années pour retrouver son propre toit avec sa mère. Il a travaillé dans plusieurs endroits. Il ne se plaignait pas, il semblait se satisfaire de son travail. Le salaire n’était pas très important car l’argent n’est pas tout.

L’histoire s’est répétée avec Marta, mon professeur de français. Elle est partie visiter Paris sans jamais revenir à Cuba, comme Zayda qui n’est pas revenue d’Angleterre ou Ángela qui continue à pleurer au terminal 3 de l'aéroport José Martí quand elle laisse sa famille au pays. Tous ont fait un long voyage pour s’enraciner sur un autre continent. Ils gardent en commun une nostalgie du pays et leur trentaine.

Je ne crois pas à la cabale ni aux prophéties numérologiques. Néanmoins, j’ai peur de la trentaine et des questions qui apparaissent. À 15 ans, personne ne s’inquiète de son futur professionnel, de son logement, de sa descendance ou de l’avenir de la nation. Mais quid à 30 ans ?

La trentaine alors arrive inéluctablement avec sa charge de joie et d’adieux. Dans 10 ans, mes préoccupations seront autres. J’espère cependant que les angoisses des trentenaires cubains seront alors bien différentes…

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

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