Langage de rue


Ph


Humpty Dumpty a dit à Alice : « Quand j’emploie un mot il veut dire exactement ce que je veux qu’il dise, ni plus ni moins. » L’affirmation précédente pourrait s’appliquer aux Cubains dont la langue populaire, dotée d’une pleine autonomie de vol, fleurit aux côtés de l’espagnol. Lorsque un Cubain dit qu’il doit voir quelqu’un tinto en sangre (taché de sang) il ne nourrit pas des intentions homicides, il veut tout simplement dire par là qu’il doit absolument le voir, contre vent et marée.

Ainsi, le gaz n’est pas l’essence ou le gaz utilisé pour les cuisinières, mais le kérosène, connu dans d’autres régions de la nation sous le nom de luz brillante [lumière brillante] ou aceite de carbón [huile de charbon].

Nereida [Néréide] n’est ni une nymphe des eaux ni un nom propre féminin mais un adverbe de négation : « Tu veux que te prête cinq pesos ? Nereida ! » (D’autres noms propres sont aussi utilisés pour exprimer une affirmation, par exemple Cirilo ou Ciro.)

À l’instar de l’argot français, il existe aussi l’habitude d’appeler une entité par certains de ces attributs. Ainsi, les parents deviennent los viejos [les vieux] ; La Havane, la grande. Pour demander une bière, il suffit de dire : « Dame una fría » [Apporte moi une pression].

La grippe reçoit d’autres qualificatifs. Quelques épidémies ont été baptisées d’une manière spéciale. Par exemple, la cariñosa [l’affectueuse], puisqu’elle prend d’affection pour le malade, la VVV (car elle « [...] commence avec vous, est toujours avec vous et en finit avec vous ») et autres qui ont emprunté le nom du méchant ou de la méchante du feuilleton à la mode.

Il serait ridicule de parler à Cuba d’un « rhum de mauvaise qualité ». En bon cubiche - argot cubain -, on l’appelle chispa ‘e tren [étincelle de train],  hueso ‘e tigre [os de tigre], ou guarfarina ou gualfarina, dérivé du terme chimique warfarine, hydroxycoumarine utilisée comme poison anticoagulant, un raticide.

On appelle majá l’individu peu laborieux puisque le majá (Epicatres angulifer), boa inoffensif des champs cubains, s’enroule placidement pour digérer après avoir avalé un poulet ou un rongeur pendant le petit déjeuner. On dit que la personne qui se colle comme une gomme à mâcher est un chicle [chewing gum].

À propos de quelqu’un qui s’adonne à des projets peu pratiques, comme ce serait de lancer des pierres aux murs imposants de la forteresse du Morro, on dit qu’il « lance des pierres au Morro».

Les origines de l’argot utilisé par les Cubains sont très diverses - indo-cubaines, africaines, hispaniques, franco-haïtiennes et anglophones. En fin de compte, nous sommes ce que nous sommes… parce que nous parlons comme nous parlons, même si cela rend fous les vénérables académiciens de la langue espagnole.

Argelio Santiesteban

Né à Banes (Cuba), en 1945. Journaliste et écrivain, son livre "El hablar popular cubano" a remporté le Prix national de la critique.