L’art du Havane, histoire et contexte



Bien que le slogan de l'Entreprise qui produit et commercialise le cigare cubain soit « Uniques depuis 1492 » et, malgré le témoignage depuis cette époque des chroniqueurs des Indes sur l'utilisation de la feuille aromatique, ce produit exotique a dû beaucoup lutter pour imposer sa consommation et sa volupté.

Malgré l'étrangeté qu’il aura sûrement dû causé chez les européens – qui jugèrent certainement comme démoniaque la population païenne qui rejetait de la fumée par le nez et qui déclarait par signes que c'était un vice impossible à abandonner –, le tabac devint magique pour ceux qui le considéraient comme une plante médicinale ou bénéfique, et un art de fanatique pour ceux qui le prenaient comme une malédiction.

Son utilisation fut très contestée. Entre Rodrigo de Xérez – le premier européen à le fumer et à être condamné pour cela – et les actuelles campagnes contre le tabagisme, le cigare a souffert d’innombrables avatars.

Au début, les cultivateurs et les négociants furent contraints à l'exil. Les fumeurs de feuille étaient fouettés en Espagne, condamnés à mort en Perse, poursuivis au Japon, décapités dans les pays musulmans, les oreilles coupés en Turquie, déportés vers la Sibérie en Russie… Mais il n’empêche que le goût pour le tabac s’installa définitivement en Europe depuis les premières années du XVIième siècle, sous diverses formes, râpé, pulvérisé ou broyé pour le priser, tressé pour chiquer ou haché pour fumer la pipe.

Finalement, pour le bénéfice des commerçants et le préjudice des poumons humains, fumer est devenu un plaisir et même un stéréotype qui a été exploité par le cinéma, la littérature, les compagnies d'assurance et les compositeurs de tangos.

Bien qu'il soit associé actuellement au cancer, aux vamps d’Hollywood, à l’emphysème pulmonaire et à la virilité d’Humphrey Bogart, au début le tabac était lié aux trafiquants et aux contrebandiers européens qui réalisaient d’enviables affaires commerciales dans le dos de la métropole espagnole. Raison pour laquelle la Couronne imposa la régie du tabac entre la funeste année 1717, quand la Rébellion des Vegueros (cultivateurs de tabac) éclata – peut-être la première grève cubaine, pendant laquelle nombre d’opposants moururent – et 1817, date à laquelle elle fut abolie, mettant fin à la restriction commerciale et permettant à Cuba de commercer librement le tabac avec le reste du monde.

Mais le véritable essor du Havane – nom qu'il a reçu à cause de la ville et du port d'où il provenait – commença vers les années quarante du XIXième siècle, quand une véritable fureur pour le tabac fit son entrée dans les salons européens. On lui attribua alors de grands pouvoirs curatifs sur les états d’âme, la mélancolie, la tristesse… et on le considéra comme une habitude sociale raffinée qui calme les esprits exaltés par la politique ou la science.

À Cuba, le tabac est lié aux faits historiques de grande importance comme la Rébellion des Vegueros déjà citée, ou à l'envoi d'ordres conspirateurs dans un cigare pendant la guerre d'indépendance : José Martí écrivit un message pour le général Juan Gualberto Gómez placé dans un Havane, lui donnant l'ordre du soulèvement de 1895. Parfois, la feuille roulée  fut aussi utilisée comme cachette pour des lettres d'amour, selon Plácido, le poète de Matanzas.

La grande consommation  du tabac et sa commercialisation ont également généré le développement d'autres industries attrayantes qui se sont rapidement converties en un art : les boites à cigares et la lithographie : la « vitolphilie ».

Lors de l'époque coloniale, le Havane était vendu en fagots emballés dans des yaguas (tissus fibreux du palmier royal) et plus tard on été fabriquées de rustiques caisses en cèdre contenant des milliers de cigares.

Cuba cultive et produit le tabac le plus délicat et le plus savoureux du monde, elle maintient une tradition de cent cinquante ans dans la fabrication des cigares et s’identifie dans le monde entier pour sa qualité et le luxe de l'art lithographique qui l'accompagne.

L’utilisation des boîtes commença vers le milieu du XIXième siècle. Celles-ci, richement décorés, donnèrent le sceau de distinction aux Havanes en même temps qu’elles les protégeaient dans leur longue traversée vers le Vieux Continent.

Une boîte de cigare est faite de différentes parties. Sur le couvercle ressort un dessin qui annonce la marque et sur le revers une lithographie multicolore qui porte le nom de vista, probablement la pièce la plus attrayante de l’intérieur de l’étui, garni d’une feuille de papier appelée papeleta qui sépare les Havanes du cèdre de la boite.

Collé sur un des côtés de la boite de sorte qu'il puisse être ouvert comme la page d'un livre, se trouve le bofetón, un dessin presque toujours ovale, donnant accès à la première couche de cigares.  

Ces feuilles et ces images, qui conforment aujourd'hui une collection lithographique d’une haute valeur artistique, représentent des portraits de personnalités, des paysages et des coutumes de la société cubaine. La Bibliothèque Nationale José Martí, l’Archive Nationale et le Bureau de l'Historien de la Ville thésaurisent des centaines de ces précieuses pièces en parfait état de conservation.

Dès les premières décennies du XIXième siècle, à La Havane, on trouvait des imprimeries lithographiques, améliorant leur qualité industrielle et artisanale au fur et à mesure de l’essor international du cigare cubain.

En 1907, des imprimeurs catalans installèrent la Compañía Litográfica de La Habana dans la rue San José. En 1926 elle fut transférée vers Ayestarán où elle se trouve actuellement. Sa technologie, très moderne à l’époque, était nord-américaine et européenne. Durant les années cinquante elle passe aux mains nord-américaines jusqu'à sa nationalisation en octobre 1960.

Au départ, elle fabriquait surtout des étiquettes pour les savons, les parfums et les aliments, actuellement elle est la seule entreprise du pays qui se dédie à l’impression des vistas pour le cigare cubain.

Selon Osvaldo Encarnación, alors directeur de l'Union Nationale des Entreprises du Tabac, la production de 1999 était sensée atteindre 200 millions de cigares, 25% de plus que les 160 millions de 1998 et dans l’objectif d’un accroissement de 60% par rapport à 1997.

Pour l’an 2000 on aurait dû atteindre selon prévision une production supérieure à 200 millions de Havanes. Pour y parvenir, de nouvelles provinces s'incorporèrent à la culture de la feuille et le nombre de fabriques augmenta.*

Pour soutenir ces productions massives l’Empresa Litográfica aurait imprimé 340 millions d’images en 1997.

La vieille fabrique d'Ayestarán, qui modernisa sa technologie ces dernières années, maintient néanmoins des techniques traditionnelles comme l'impression à chaud avec de la poudre d'or (qui est en réalité un mélange de bronze et de laiton) ; elle utilise aussi la peinture dorée la poudre permet un plus grand brillant et une durabilité dans l'impression.

Les dessins actuels de ces images sont présentés par une équipe de dessinateurs de la Société Habanos S.A. Les dessins traditionnels sont maintenus dans le cas des marques anciennes.

Le Festival International Habanos, parrainé par la corporation Habanos S.A, a lieu tous les ans en février à La Havane. Y participe régulièrement un millier de personnes de différentes latitudes. L'événement organise des symposiums sur la production et la  commercialisation ainsi qu’un salon commerciale avec une trentaine de stands proposant une vaste gamme d'articles liés au cigare.

Durant le Festival de 1999 fut inauguré l’hôtel Conde de Villanueva, de la compagnie Habaguanex S.A, il est conçu comme la maison du fumeur, en coordination avec Habanos S.A. Alberto Méndez créa un ballet spécialement pour cette occasion.

La vente aux enchères de très beaux humidors (ou humidificateurs) en bois précieux, est le clou des festivités. Souvent adjugé à des sommes dépassant les centaines de milliers de dollars – et dans son temps signé par le président Fidel Castro - les gains de l'événement sont remis à la santé publique cubaine.

L'industrie cubaine du tabac poursuit une importante augmentation dans l'activité économique du pays. C'est une grande source génératrice d'emplois et de devises.

* NDL : En 2010, ces objectifs n’auront pas été atteints. 1999 aura vu

une production de 148 millions, 2000 de 118 millions et 2009 de 110

millions avec des prévisions à la baisse pour les prochaines années.