Le «Babujal»

2012-10-03 20:09:54
Antonio Bachiller y Morales
Le «Babujal»

Publié dans Archivos del Folklore Cubano, Volume II, Numéro 3, 1926

La tradition des anciens Ciboney nous a été transmise par les vestiges qui sont encore conservés dans la partie orientale et même centrale de l'Île : nous savons qu'ils croyaient dans le pouvoir mystérieux des nains ou jigües ; on trouvait aussi parmi eux la croyance très profonde du pouvoir de l’esprit malin, celui qui était appelé Buyo dans toutes les Antilles. Nous pouvons difficilement trouver l'étymologie de ces noms ; mais nous croyons avoir trouvé une nouvelle preuve de l'origine des Ciboney de la partie du continent méridional de l'Amérique, d'où la population est venue après que la mer ait formée l'Archipel des Antilles. Celui-ci  était déjà peuplé quand Les Andes se sont levés, et dans un autre cataclysme les tribus du continent se sont séparées. En effet, dans leurs vocabulaires nous avons trouvé des mots cubains : ils appellent Buyo le féroce Boa. Et que l’esprit malin  soit appelé  comme cet horrible ophidien ou vice versa, cela signifie l'égalité de la langue et de la même et terrible signification.

L'esprit malin se présentait aux timides Antillais sous forme de lézard, mais très grand et très gros ; en cet état il s’appelait Babujal, une sorte de lutin qui s’installait dans le corps humain comme les anciens incubes et succubes en Europe.

Parmi nos nombreux lézards, aucun de ceux en chair et en os ne portaient le nom de babujal, réservé au diable ou au lutin dont il est question. Le lézard commun était appelé caguayo ; un autre plus grand, car selon la tradition il mesurait jusqu’à une vara (mesure de longueur égale à 0,835m), était connu sous le nom de chipojo ; mais l’esprit malin se distinguait avec celui de babujal, et ce nom fantastique créé par la superstition a traversé trois siècles et il s'est mêlé dans le castillan à Bayamo, où il est utilisé dans le langage familial comme un provincialisme.

Le Babujal n'était pas perçu de tous les mortels : les behiques ou prêtres les découvraient, et les faisaient connaître aux hommes, qui sans ça n’auraient pu que constater leurs actes. Parmi les merveilles qui sont racontées sur les possédés ou les « ambabujalados », le phénomène le plus commun était qu’il leur parlait depuis le ventre, effet que n’importe quel ventriloque pourrait reproduire sans être forcément possédé par un diable. Généralement le babujal était démesurément glouton, plus que le Sancho Panza du Lic. Avellaneda : ainsi, le thème de sa conversation était de parler d'aliments et de demander à manger. Comme il tracassait généralement les prêtres avec tant de demande, ceux-ci, en bons guérisseurs, adoptaient le remède des cujes : des baguettes de yaya joliment disposées avec lesquelles ils leur donnaient des coups très fort. Une médecine qui ressemblait aux flagellations hygiéniques des Indiens du continent, et qui avait pour effet que le lézard sorte précipitamment… Sans que personne ne le voie sortir et sans laisser aucune trace, ni même une odeur de soufre. D’autres fois il suffisait d’appeler le bon esprit ou Caní, et Babujal sortait comme une âme qui porte le diable.

Cette façon différente de guérir le mal invisible que l’on constate dans la véracité, car le babujal ne parlait pas toujours dans le ventre, a été conservée par les Indiens déjà chrétiens, et il ne faut pas s'étonner que ceux qui ont voyagé dans l'Île, principalement à Bayamo, et qui ont recueilli les traditions locales, se rappellent, en lisant ces lignes, de nombreuses histoires qui composent les anecdotes méconnues par les gens des villes.

L'existence du lézard qui demande à manger dans le ventre, qui entre et qui sort de celui-ci sans laisser la moindre trace était une croyance populaire chez les gens ignorants, principalement dans ces familles, qui sont nombreuses, comptant parmi leurs descendants des natifs du pays.

Dans la partie Occidentale de Cuba, où les mélanges des nouveaux habitants ont fait oublier jusqu'aux types de la population primitive, toutes ces traditions des lutins indiens avec leurs préoccupations ont aussi disparu. Dans quelques années elles auront cessé d'exister dans toute l'Île, et alors ces souvenirs serviront pour l'intelligence des hommes et de cette époque que nous traversons. La crainte des Indiens pour l’esprit malin était si grande que de nombreuses tribus du continent, et précisément celles dont nous croyons qu’elles avaient une relation avec les Ciboney de Cuba, l'adoraient par peur, afin qu’il ne leur fasse pas de mal. Par opposition ils ne pouvaient adorer un Dieu qui était bon et ne faisait aucun mal… Ceci explique l'influence qu'avaient les behiques qui s’attribuaient les pouvoirs du ciel et même le don de la prophétie ou de la divination.

Persuadés que cet exposé est suffisant  pour donner l'idée que nous nous sommes proposée sur les préoccupations des habitants primitifs de Cuba, nous concluons ici ce résumé en considération de la brièveté.

 

Par Antonio Bachiller y Morales (1812-1899)

Poète, dramaturge, biographe, historien, professeur de philosophie. Éminent Cubain de la pensée sociale cubaine.

Catauro

Fondée en 1999, "Catauro" est une revue cubaine d'anthropologie. Elle est dirigée par Miguel Barnet, écrivain, ethnologue et poète de renom, membre fondateur et vice-président de l'Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba (UNEAC), mais également créateur en 1994 de la Fondation Fernando Ortiz qu'il préside encore aujourd'hui.

Publiée chaque semestre par la Fondation Fernando Ortiz, les pages de "Catauro" invitent à la pensée approfondie des fondements anthropologiques et ethnologiques de l'univers contemporain, du folklore, de l'imaginaire social et de l'impact quotidien du populaire".

Cubains et étrangers, spécialistes de la culture nationale et universelle, y publient les résultats de leurs recherches et participent à la richesse de la revue. Celle-ci se divise en 6 sections : "Contrapunteos", section principale, comporte essentiellement des travaux de fond, de par leur contenu, leur rigueur analytique, leur tendance théorico-scientifique; "Imaginario" rassemble des articles plus descriptifs et d'actualité, sur la vie quotidienne et le folklore; "Archivos del Folklore" reprend des pages déjà éditées de la littérature anthropologique et ethnologique cubaine ; "Entrevistas" offre une large palette de témoignages, conversations etc. ; enfin les deux dernières sections font référence au travail de la revue et à l'activité littéraire du moment.

Pour l'anecdote, le nom de "Catauro" est le résultat de près d'un siècle d'histoire de l'anthropologie cubaine, étroitement liée à Fernando Ortiz (1881-1969), et désigne aujourd'hui dans le langage courant une sorte de panier en feuilles de palmier tressées, qui sert au transport des fruits, de la viande et autres aliments, particulièrement dans les zones rurales.

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