Le cent cinquantième anniversaire du spiritisme

2012-10-31 03:39:57
Le cent cinquantième anniversaire du spiritisme

Publié dans Cultura y Sociedad,  numéro 4, 2007

Le Centre Spiritiste « Lury Estela », de la ville de Camagüey, a célébré cette année, comme d'habitude, sa veillée du 31 mars, date à laquelle on commémore le jour où Allan Kardec (1804-1869) «s’est désincarné » de son corps mortel après une vie agitée, dédiée à la promotion et à la structuration des doctrines spiritistes. Toutefois, la célébration de cette année, organisée par un nombre croissant d’adeptes, qui inclut des pédagogues, des professionnels de la santé, des juristes et même des musiciens, est marquée par un signe spécial: le spiritisme a déjà un siècle et demi de création, si nous nous référons au premier des grands textes qu’Allan Kardec a publié à Paris, en 1857, Le livre des Esprits. Même si d'autres préfèrent attendre l’année prochaine pour la célébration de cet anniversaire, en souvenir de la première société spiritiste, organisée dans la ville de la Seine, le premier avril 1858.

Après une longue période de crise qui a commencé en 1963, quand  la Société Nationale Spiritiste de Cuba  a dû être dissoute sous la pression de l'athéisme de la propagande officielle et qu’un grand nombre de ses responsables ont quitté le pays ou se sont détournés des pratiques, on enregistre actuellement une récupération appréciable de cette manifestation, non seulement au niveau des cercles kardécistes qui pratiquent le « spiritisme scientifique », mais aussi dans les appelés centres « de cordon », où les idées originaires ont été mélangées avec des éléments de la religion catholique et de l'animisme africain, sans oublier ces personnes qui pratiquent pour leur compte, chez eux, la « charité », avec toute une gamme de nuances intermédiaires que compliquent l’élaboration de statistiques fiables.

Le spiritisme arrive à Cuba

On affirme que les premières manifestations spiritistes ont eu lieu dans l'île vers 1856, quand la pensée de Kardec se limitait encore aux cercles spécifiques en France. Certaines figures de relief intellectuel qui avaient étudié à Paris et à Barcelone – la ville espagnole la plus importante dans la promotion du spiritisme – ont joué un rôle déterminant dans sa diffusion. C'est le cas du principeño José Ramón Simoni, libéral et franc-maçon, qui a plaidé quasi ouvertement, dans sa ville natale Puerto Principe,  pour la promotion des cercles spiritistes, auxquels prenait part sa fille Amalia et qui, pendant les années de la guerre de 1868, émigrés à Mérida, Yucatan, ont apporté là-bas les pratiques médiumniques, ce qui leur a valu la persécution des éléments cléricaux et conservateurs. Durant ces mêmes années, la poétesse Gertrudis Gómez de Avellaneda a assisté à certaines veillées spiritistes, essayant inutilement de communiquer avec l'ombre de son époux Domingo Verdugo.

Selon certains témoignages, aussi bien dans la lutte de 1868 que dans celle engagée en 1895, des sessions de spiritisme avaient lieu dans les maisons des familles réfugiées dans le maquis, ainsi que dans les camps des insurgés. Il y avait surtout une forte pratique dans la région allant de Camagüey, passant par Guáimaro et Tunas, jusqu'à Bayamo, dans la partie centre orientale de l'île. L'histoire a recueilli l’empreinte du mambí Santiago Fornaris, qui avait la fonction de « guide spirituel » dans une brigade de cavalerie, en plus d'offrir individuellement des « charités », en même temps qu'il préparait et distribuait des bouteilles d'eau traitée avec un fluide qui la rendait curative.

Ce n'est pas étrange, donc, que le gouvernement colonial considérerait le spiritisme comme un facteur dissolvant, faisant partie du mouvement contre la Couronne et il a tenté de poursuivre, sans résultat, ses têtes visibles. De même, la propagande de certains secteurs intellectuels d'orientation positiviste n'a eu aucun effet sur eux, même si Enrique José Varona, directeur de la Société Anthropologique de Cuba, a écrit en 1880 « [...] les dommages chaque fois plus évidents du spiritisme parmi nous exigent l'attention de la société pour les combattre. » Mais il n’a rien pu obtenir.

En 1888, quand le Congrès Mondial Spiritiste de Barcelone eut lieu, il y avait trois Cubains parmi les délégués et, en plus, il existait cinq centres dans l'île et trois journaux accrédités, un chiffre beaucoup plus important que celui de certains pays européens, comme la Belgique. Ceci explique que, deux ans plus tard, le 22 juillet 1890, la Fédération Spiritiste de l'Île de Cuba a pu être fondée, réunissant 23 associations du pays. Bien que, avec le début de la guerre 1895, elle ait été obligée de passer à une activité clandestine. Dès la constitution de la nouvelle République, en 1902, dix centres ont été constitués pour réanimer la propagande.     

Camagüey, la capitale du spiritisme

Il s'avère marquant qu'à Camagüey, malgré sa renommée de territoire traditionaliste, avec un profond enracinement du catholicisme, le spiritisme ait eu un tel dynamisme, non seulement au niveau populaire mais dans les plus notables cercles intellectuels. Il est nécessaire de se souvenir du labeur de l'Espagnol Medardo Lafuente Rubio, professeur, journaliste, poète, considéré encore aujourd'hui comme le paradigme intellectuel des kardécistes locaux, pour avoir été capable de regrouper d'autres collègues et de former un noyau qui incluait plusieurs médecins et juristes du territoire. Les veillées dans les centres spiritistes étaient – avec celles des « tenidas blancas » dans les loges maçonniques – certaines des plus notables options culturelles dans la ville, et cela explique le lien de personnalités des lettres comme la poétesse Emilia Bernal et, plus tard, d’écrivains tels que Rolando Escardó et Luis Suardíaz à ces séances.

Le phénomène spiritiste n'était pas absolument unitaire dans la région. Les plus érudits se réunissaient dans le  Centre « Fe y Caridad », fondé par Luis Guerrero Ovalle et Armando Labrada Canto, pour étudier aussi bien Kardec que Flammarion, sans oublier les convoités textes théosophiques de Madame Blavatski. Ou pour commenter les phénomènes paranormaux des sœurs Fox aux Etats-Unis. Cependant, des éléments plus populaires, plus à la recherche d’un réconfort immédiat que des études pour « s'élever », accouraient au centre de la rue Sedano, où le halo de la mythique sage-femme Ana Vallet Piloña subsistait, une des plus célèbres médiums du territoire, dont on disait qu’elle s'était soumise à une complexe opération chirurgicale dans la clinique Agramonte sans anesthésie, car il lui a suffi de s'élever à un « plan supérieur » pour ne sentir aucune douleur.

Les fidèles au « cordon » allaient en pèlerinage encore plus loin, hors de la ville, à la ferme « La India » et d'autres en taxi collectif, en camion ou à cheval, jusqu'à Zanjón, Sibanicú, Monte Grande, Guáimaro et a d’autre sites encore plus reculés, pour s’unir, a travers le chant et la danse rythmique où le fluide s’élevait, à la chaîne des fidèles qui aspergés avec de l'eau magnétisée, tombaient en transe pour incarner l'esprit invoqué afin d’avoir une réponse aux questions angoissantes ou simplement une charité pacificatrice.

Kardec n’aurait jamais pu s’imaginer, dans ses origines comme pédagogue de l'école Pestalozzi et lecteur des encyclopédistes, que ses théories dériveraient dans les Caraïbes dans ces rites où l’on invoque « la commission indienne » et « l’africaine » et dans lesquelles le pouvoir d’un Congo, ancien esclave, s'avère toujours exceptionnel, qui s’exprime a travers le possédé, avec un dialecte inintelligible, mélangé de mots castillans. C’est une chose assez curieuse que de nos jours un des chants d'invocation des cordoneros soit un ancien cantique catholique : «  Oh Marie, ma mère / Oh, réconfort du mortel ». Oublié dans les églises, mais bien vivant dans des zones campagnardes où il a été plusieurs fois psalmodié par l'évêque Enrique Pérez Serantes, dans ses actions missionnaires, ce chant est aujourd’hui un incontournable chez des spiritistes qui se le sont appropriés avec une exclusivité absolue.

Il existe encore des faits peu étudiés dans ce domaine, entre autre, la fondation de la « Clinique de l'Âme » à Camagüey, une institution dont la création, accordée en 1942 et instaurée peu après, a été un défi conceptuel : il s'agissait d'une clinique psychiatrique établie dans une ferme hors de la ville, où les patients recevaient un traitement médical et, si leurs familles le sollicitaient, recevaient aussi la « charité » d'un médium autorisé. Dans un milieu où les traitements, même pour les privilégiés, ne passaient pas les tablettes de Chlorpromazine et les terribles électrochocs, faire appel à l'unité de la raison et de la foi était une nouveauté. L'institution, très populaire, où ont travaillé des médecins d’une réputation irréprochable, a été contrôlée en 1966 et elle a été ridiculisée par la propagande athéiste. Toutefois, elle a permit de mettre en avant les plus modernes théories sur l’esprit et le rôle de la spiritualité dans ce dernier.

Bien que le buste d'Allan Kardec et la plaque qui l'accompagnait aient été retirés d’un parc havanais vers la fin des années soixante, et que, très peu, pendant des années, osaient accepter dans ces fiches « de raconte ta vie » qu'ils pratiquaient le spiritisme, sous peine d’être qualifiés d’ « obscurantistes », le spiritisme a suivi son chemin : dans chaque quartier il y a habituellement une dame « ayant des facultés » qui peut aussi bien calmer une douleur de tête persistante que conseiller depuis « l’œuvre spirituelle » la famille qui, perdant un parent, veut lui consacrer, en plus de la messe des défunts dans le temple catholique, la neuvaine ou, au moins, une messe spirituelle pour demander que l'âme du défunt « s’élève » comme il se doit. Sans oublier que l'activité des médiums dans les centres « scientifiques » arrive à être épuisante les jours où est offerte la charité, au point de devoir établir des rendez-vous stricts et même un parking pour les bicyclettes.

Au-delà des fêtes parisiennes et des congrès plus ou moins érudits pour le cent cinquantième anniversaire de l'œuvre « kardécienne », le legs de l'auteur du Livre des mediums est toujours vivante parmi nous, bien que très mélangé dans le magma de notre nationalité, comme le démontrent dans de nombreuses maisons ces « chapelles spirituelles » formées de verres d'eau qui coexistent avec une image de la Vierge de la Caridad et un troublant Indien en plâtre.

Inter Press Service en Cuba

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