Le Che, ancienne figure du rugby argentin

2012-10-05 05:11:35
Michel Porcheron
Le Che, ancienne figure du rugby argentin

Impossible de l’ignorer. Pour la première fois depuis la création en 1987 de la Coupe du Monde de rugby (CMR), un pays d’Amérique latine s’est qualifié pour les demi-finales (contre l’Afrique du Sud,  le 14 octobre 2007, au Stade de France, à Paris). Il ne peut s’agir bien sûr que de l’Argentine, les désormais fameux « Pumas ». « C’est du jamais vu », a titré logiquement le quotidien sportif L’Equipe.     

A lire la presse argentine depuis le 7 septembre, jour où les « Pumas » ont infligé une sévère humiliation au XV de France lors du match d’ouverture, les Albicelestes Agustin Pichot, Juan Martin Hernandez, Rodrigo Roncero, les frères Contepomi, Lucas Borges, Ignacio Corleto et les autres sont devenus des héros, au point de faire oublier – pour un temps- le sport roi argentin, le football (1). Comme ils ont presque tous une formation universitaire et des diplômes (2), aucun n’ignore que parmi leurs grands anciens il y eut Ernesto Guevara de la Serna -  qui n’était pas encore le Che ou Che Guevara- joueur de rugby entre ses 14 et 23 ans. Le capitaine emblématique Pichot, meneur d’hommes hors pair, au point d’être affublé du surnom « Napoléon », a déclaré : « Je vois un lien entre son amour du rugby et le nôtre, entre son désir de changer le monde et notre désir d’être reconnus par les instances internationales comme des joueurs nobles qui méritent d’être traités comme tels. J’aime également penser qu’il apprécierait notre parcours durant cette Coupe du Monde. »

Dans un pays où le rugby est toujours amateur (3), avec dix fois moins de clubs que le football, le parcours exceptionnel des « Pumas » dans cette sixième édition de la CMR, qui se tient en France (finale le 20 octobre) a créé « un engouement inédit » (Christine Legrand, correspondante du quotidien Le Monde en Argentine). La progression du rugby, de plus en plus populaire depuis une dizaine d’années,  « [...] devrait s’accentuer avec la brillante performance de l’équipe nationale ». Les rangs des hinchas (supporters) devraient grossir.

Mais le rugby argentin abandonnera-t-il pour autant son statut de sport d’une élite sociale ? Parviendra-t-il à essaimer loin de  sa « ruche » qu’est toujours en 2007, San Isidro, la banlieue chic de la capitale Buenos Aires ? Sortira-t-il des collèges privés alors que le football est joué dans toutes les écoles primaires ?

Difficile quand on sait que « [...] la fédération de rugby n’a pas un sou pour soutenir les Pumas ». Sur le groupe de 30 joueurs, sélectionnés pour la CMR, 6 seulement évoluent dans des clubs argentins…amateurs. Les meilleurs joueurs argentins, au nombre de 400, jouent dans des équipes européennes professionnelles. Donc ce n’est pas demain que le numéro 10 Juan Martin Hernandez fera oublier, ne serait-ce qu’une saison, l’autre 10, celui du foot, l’ancien Dieu Diego Maradona, el Pibe de Oro.  

Et la sélection nationale argentine est une des seules des grandes équipes actuelles à être une équipe de joueurs qui redeviennent amateurs pour l’occasion…Les internationaux portegnos ne gagnent rien, si ce n’est l’équivalent de 5 000 euros par saison (pour les faux frais) alors que chacun de leurs collègues internationaux français touchent au moins 80 000 euros. De plus, ils sont les seuls du Top 10 mondial à ne participer à aucune compétition internationale, entre deux CMR, tous les quatre ans. Chez eux, pas de chef de presse, pas de manager.

Ernesto Guevara de la Serna, rugbyman

Né en 1928, à Rosario, province de Santa Fe, au nord ouest de Buenos Aires, Ernesto Guevara de la Serna, bien qu’asthmatique (ou parce qu’asthmatique ?) depuis l’âge de deux ans, fut un vrai sportif, il a aimé plusieurs sports et les a pratiqués, maintenant sa forme physique grâce à la gymnastique et à la natation.

Selon Don Ernesto Guevara Lynch (décédé en 1987),  le père d’Ernesto ( Mi hijo el Che , 1988, La Havane, p. 305 et 306) était « un bon nageur », « un excellent joueur de golf », il a fait de « [...] l’escrime, du patinage, de l’équitation, de la boxe, de la pelote basque, du tennis, du foot et du rugby ». Un exploit de la part d’un « chico enclenque », selon son père. « Il adorait  jouer au rugby. » (A Ernesto, le encantaba jugar al rugby).

Ernesto commença à jouer au club Estudiantes (maillots à grands carreaux noirs et blancs), le seul club de Cordoba, ville du centre du pays, avec son frère Roberto et son grand ami Alberto Granado, au poste de demi de mêlée. Il était doué à son poste d’ailier, ses « tampons » (porrazos) étaient fameux, comme ses tackles (plaquages ou placages) « ravageurs » ( demoledores). Il avait gagné un surnom, Fuser pour Furibundo de la Serna. « C’était un garçon talentueux, extrêmement intelligent, a raconté un camarade d’équipe de l’époque, Francisco Ventura Farrando, sa façon de plaquer était le trait distinctif de son jeu. »

Alberto Granado ne dit pas autre chose : « Il possédait un excellent plaquage, à hauteur des coudes. Plus tard, son père dira qu’il a gardé du rugby son affection pour l’esprit d’équipe, la discipline et le respect de l’adversaire. »     

Puis, à Buenos Aires, en 1947, Don Ernesto l’inscrivit au San Isidro Club (SIC), un club de 1 ère division dont Don Ernesto fut un des co-fondateurs. Quand Ernesto, étudiant en médecine, était sur le terrain, il y avait toujours un de ses amis qui courait le long de la ligne de touche, muni d’un inhalateur. Mais le père était à la fois admiratif et inquiet chaque fois qu’il voyait le jeune Ernesto pratiquer ce sport « si épuisant » et « violent ». Un jour il obtint gain de cause de la part du président du SIC en lui demandant de ne plus faire jouer son fils.

Mais Ernesto qui avait eu l’occasion de dire à son père « Vieux, j’aime le rugby et même si je dois en crever, je vais continuer à y jouer [...] », alla s’inscrire lui-même au club voisin Ypora Rugby Club puis au club Atalaya Polo Club. Il occupait un poste de trois-quarts et était le seul parmi les arrières à porter un casque léger de tissus, comme certains en portaient à l’époque. Il disait qu’il avait les oreilles « fragiles ». Il avait 20 ans (1948). 

Non seulement Ernesto, le jeune, était un rugbyman, mais écrivait sur le rugby. Avec son frère et des amis, il se mit à publier (1950) une revue appelée « Tackle » (Revista de rugby, Aparece los sabados). Onze numéros parurent, qui valent aujourd’hui une petite fortune. Tous ceux qui signaient des papiers utilisaient des pseudonymes. C’est ainsi que le futur Che eut un nouvel apodo Chang-Cho, ses meilleurs amis l’ayant baptisé Chancho (américanisme, littéralement cochon, porc), en raison de son aspect négligé délibéré.

Dans un de ses papiers, Ernesto, grand amateur du beau jeu écrivit : « Quand des équipes françaises et anglaises sont venues en Argentine, nous sommes tous restés admiratifs de voir la qualité de ce rugby et on a découvert quelque chose de nouveau : le rugby bien pratiqué est hautement spectaculaire.

Dans nos provinces, d’habitude on voit un jeu fermé avec les avants,  des coups de pied en touche, des petits tas, etc. Si ces gens pouvaient voir des équipes qui jouent un jeu ouvert, alors le rugby gagnerait de nombreux adeptes. »

En effet, l’équipe de France, en août et septembre 1949, venait de réaliser sa première tournée sur le continent sud-américain. Les deux Ernesto, père et fils, et le frère Roberto, assistèrent avec A. Granado, aux deux tests-matchs. « Nous avons beaucoup appris, nous les Argentins, en regardant ces Français », déclarera Don Ernesto. 

Jean Cormier (4) écrit : « Il écrivait d’un style alerte, connaissant parfaitement ce jeu qui lui apporta de si grandes joies…davantage même, une victoire sur lui-même. » 

Un demi- siècle a passé et les considérations du jeune Ernesto restent étonnamment d’actualité en Argentine. Le joueur Lucas Borges pense-t-il au jeune Ernesto quand il déclare : « L’Argentine a une vraie tradition du plaquage. C’est comme une vocation pour chacun d’entre- nous ». Comme Guevara fils, les hommes de Pichot et du sélectionneur Marcelo Loffreda sont passionnés. « Nous sommes passionnés et prêts à mourir pour le maillot. Nous devons continuer à nous battre pour que le rugby argentin se développe », a expliqué Ignacio Corleto.

Ernesto Guevara n’aurait pas dit autre chose. Et comme il le dirait au sujet des équipes françaises, si l’Argentine a atteint un si haut niveau elle le doit aussi à la France. 14 Argentins (sur les 30 de la sélection) évoluent dans le championnat français, appelé le Top 14, surtout au Stade français, la grande équipe de Paris. Classée en sixième position mondiale en 2006, l’équipe argentine gagnera vraisemblablement deux places cette année, à l’issue de la CMR.

« C’est à cause de notre amitié de rugby, de cette fraternité d’armes qu’Ernesto et moi, nous nous sommes ancrés ensemble dans une expédition jusqu’au Venezuela », dira en 1987 Alberto Granado (4), persuadé que le rugby a aidé à façonner « le Che guerillero ». « Le courage, la pugnacité, la ténacité, la volonté, toutes ces qualités que possèdent les vrais hommes, il les avait en lui. Le rugby lui a permis de les développer en le rendant plus sûr de lui. » 

Notes:

(1)- Le ballon rond est le premier cadeau offert à un petit garçon argentin. « Nous les Pumas, on a tous joué au football, confie Gonzalo Longo, c’est impossible de passer à travers en Argentine. »  « On a grandi avec le foot, dit pour sa part Patricio Albacete. J’ai toujours su taper dans la balle. Car j’ai joué beaucoup au football quand j’étais jeune », confesse Hernandez. En Argentine, le foot a cinq fois plus de joueurs licenciés que le rugby.            

(2)- Le pilier Rodrigo Roncero est médecin, l’ouvreur Felipe Contepomi vient de finir son internat de chirurgie, le flanker Juan M. Hernandez Lobbe est ingénieur, Pichot diplômé en management, etc.

(3)- Le rugby a été importé en Argentine -bien sûr- par les Britanniques à la fin du XIXe siècle, ils y furent longtemps les seuls pratiquants. Dans les années 1940, il était encore peu pratiqué. Selon Christine Legrand « les jeunes Argentins appartenant à l’oligarchie se sont enthousiasmés pour un sport qui allie la virilité et un certain esprit chevaleresque. Aujourd’hui, le rugby reste le sport d’une élite sociale fortunée et de vieilles familles traditionnelles ». Aujourd’hui, il y a 80 000 licenciés (465 000 en Afrique du Sud, 280 000 en France et plus de 700 000 pour la seule Angleterre).

(4)- Le journaliste, grand reporter et écrivain français Jean Cormier, auteur d’un « Che Guevara » (1997) consacre 10 pages (144-153) au jeune rugbyman Ernesto Guevara, dans un livre intitulé « Les guerriers de  la fête » du rugby (1991). Ces « guerriers » sont au nombre de 24 dont l’inattendu Ernesto Guevara. Tous les autres ou presque sont des rugbymen de légende,  internationaux français ou britanniques. Jean Cormier est allé puiser ses informations aux meilleures sources : Hugo Condoléo (1974), journaliste sportif argentin,  Don Ernesto (1981) et Alberto Granado (1987) qui énumère pour Cormier les XV de la première équipe de rugby du jeune Ernesto : Tomas, Fuser, Espinosa, Serna, Soneyic, Gregorio Granado, Alberto Granado, Fernandez, Villafaere, Pratto, Weisbbein, Sanchez, Olmos, Colman et Enet.

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