Le Christ de La Havane : Un regard seigneurial



Ayant la ville à ses pieds, le Christ de La Havane observe depuis plus de 50 ans le sort de ses habitants, les protégeant même des rudesses climatiques.

Fruit de l'ingéniosité de la regrettée sculptrice Jilma Madera (1915-2000), l’œuvre de 20 mètres de haut - dont les trois de son piédestal - est admiré autant par les croyants que les non-croyants ; ceux qui parlent d'actions miraculeuses ne manquent pas.

La statue, formée de 67 pièces, « a été construite autour d’une armature d’acier qui s’affine vers le torse, là où a été insérée une poutre d'acier jusqu’à la tête. Toutes les pièces de marbre (de Carrare) ont été attachées avec les tendeurs d’acier à la structure centrale puis le béton a été coulé », a déclaré l’artiste plusieurs années après son inauguration, le 25 décembre 1958.

Des journaux de l'époque et une petite quantité de pièces d'or, peut-être comme un acte sentimental, ont été déposés sous la statue de 320 tonnes, la plus grande jusqu'à ce jour construite par une femme.

Située sur une colline de l'ancien village de pêcheurs à Casablanca, sur la partie gauche du chenal d'entrée de la plus grande baie de Cuba, la statue a résisté au moins trois fois à la foudre, en 1961, 1962, 1986.

Alors on lui a ajouté un paratonnerre pour la protéger du fait à la fois de son emplacement à 51 mètres au-dessus du niveau de la mer et de son armature métallique centrale.

Le premier coup de foudre a affecté la partie latérale de la tête comme si la statue avait assumée 500 ans des malheurs de la Havane et de ses 2,2 millions d'habitants.

Par mesure de précaution, la sculptrice avait prévu un bloc supplémentaire qui a été utilisé trois ans après l'inauguration de son œuvre, pour réparer un trou dans la tête.

La restauration avait alors pris cinq mois. Il s'agissait pourtant d'un travail d'urgence du fait des risques de corrosion de l’air salin sur le métal.

Depuis le monument a résisté aux forts vents et aux glissements de terrain dans les alentours fréquents du fait des pluies.

L’inauguration et le possible premier miracle

Après y avoir remporté un concours en 1956 pour la construction du Christ de La Havane, Jilma est restée deux ans en Italie jusqu'à ce que son œuvre soit prête. Elle fut bénie par le Pape Pie XII avant de rejoindre Cuba en bateau en 1958.

« Cette œuvre monumentale a été inaugurée par un gouvernement impopulaire entre les tumultes d’une guerre civile... Cela se passa en grande pompe, en présence des autorités militaires et civiles avec la bénédiction des cardinaux. Le peuple, incrédule, n’a pas assisté à la cérémonie », a écrit don Fernando Ortiz.

« Quelques jours plus tard, à l'aube de la nouvelle année, on pensait que cette statue sacrée avait déjà fait un miracle », explique le célèbre ethnologue en allusion au fait que les troupes de Fidel Castro,  une semaine plus tard, déroutaient celles du gouvernement de Fulgencio Batista.

Le monument

Contrairement à ses homologues de Rio de Janeiro, au Brésil, de Lubango en Angola et de Lisbonne au Portugal, la statue havanaise n'a pas les bras tendus. Ce n'est pas délibérément que la sculptrice a rejeté l'expression d'une pose différente et d’une étreinte chaleureuse.

En vérité, elle a préféré que le Christ reçoive le visiteur avec la puissance du regard et la main sur la poitrine.

Un détail important est qu'elle lui a laissé les yeux vides afin de donner l'impression de regarder tous les visiteurs depuis n'importe quel endroit où ils se trouvent.

« En tant qu'artiste extrêmement jalouse – a-t-elle affirmé – je me suis écartée de l'image à laquelle étaient habitués ceux qui m'ont précédée : la représentation d'un Christ faible, fragile. Je voulais lui donner l'austérité, l'amour et la force qui le placent à côté des pauvres de la terre ».

Depuis plus d'un demi-siècle, la statue avec sa toge et ses sandales – les mêmes que Jilma utilisaient en 1956 - reste debout pour bénir la ville, une main levée et l'autre sur le cœur.