Le corps de La Havane



Il y a un peu moins d’un mois, les Havanais se réveillaient avec un sentiment de vide : l’arbre qui symbolise la ville, le Fromager du Templete, avait été déraciné. Quand bien même il était clair que sa détérioration menaçait l’ensemble des bâtiments qui l’entouraient, cette absence notable inquiète aussi bien les habitants que les visiteurs. C’est au pied du Fromager que l’on rend hommage à La Havane chaque année. C’est autour du Fromager que se réunissaient le temps d’une journée ceux qui restent à La Havane et ceux qui sont de passage.

Photos : Cubadebate / AFP

On raconte que l’arbre, planté il y a 56 ans, a dû être abattu car il présentait des signes de faiblesse dus aux termites. C’est vers le milieu du XVIIIe siècle qu’est mort le premier fromager. L’arbre a été remplacé à plusieurs reprises jusqu’en 1960, date à laquelle le fromager déraciné a été planté.

Le Fromager est connu de tous les Havanais car la tradition veut que la nuit du 16 novembre, date de la fondation de la ville de Saint-Christophe de la Havane (l’ancien nom de la capitale cubaine), on fasse trois fois le tour de l’arbre. Les personnes l’entouraient en silence et jetaient une pièce sur ses racines pour demander au saint patron l’accomplissement de trois vœux.

Le Fromager sacré

Cet arbre, emblème de la fondation de la ville, est entouré de toutes sortes d’histoires.

Certains se souviennent que cinq fromagers, plantés par les dieux lors de la création du monde, sont évoqués dans la mythologie maya. Les adeptes de la religion afro-cubaine soulignent quant à eux que le fromager est un arbre sacré chez les Abakuas (société secrète masculine afro-cubaine) comme pour ceux qui pratiquent la Règle d’Osha. Ils vous diront aussi que le premier tambour Ekwé, porteur de la Voix, a été fabriqué en bois de fromager. La santé du Fromager est même associée au bien-être de la nation.

D’autres encore racontent que le premier Fromager, précolombien, a résisté jusqu’en 1753 et qu’il n’était pas vénéré par les Havanais : c’est sur son tronc que s’appuyaient les esclaves lorsqu’ils étaient fouettés par les colonisateurs espagnols. Ce serait le vice-roi de l’époque, qui, énervé par cet arbre qui l’empêchait de contempler la beauté du port de La Havane, aurait été à l’origine de sa destruction.

On soupçonne le représentant du Royaume-Uni à La Havane d’avoir acquis une partie de l’arbre, qui aurait été envoyée au Musée Britannique. D’anonymes industriels auraient acheté le reste du bois : peut-être a-t-il servi à chauffer les fours des boulangeries où l’on fabriquait le pain qui serait consommé, le lendemain, dans toute la ville ?

El Templete

Le Fromager n’est pas le seul symbole de la ville dans ce coin de la Place d’Armes. En effet, on trouve juste derrière un édifice nommé « El Templete » (le Petit temple) : une construction  incontournable pour celui qui visite la ville mais aussi pour celui qui y habite. C’est en ce lieu que les représentants de la ville se sont rassemblés, des siècles durant.

El Templete a été érigé en 1828 à l’endroit où la première messe de La Havane aurait été célébrée, en 1519.

L’observateur attentif remarquera l’architecture singulière, imitant un temple dorique, de ce bâtiment, qui abrite trois œuvres du peintre français Jean-Baptiste Vermay. Les tableaux représentent la première messe célébrée à La Havane. On peut y voir les représentants des autorités espagnoles. El Templete abrite aussi, dans une urne en marbre, les restes de Vermay et de son épouse, décédés à Cuba suite à l’épidémie de choléra de 1833.

Il s’agit du premier édifice civil de style néoclassique à La Havane.

Que le Fromager soit mort…

Les rues de La Vieille Havane sont peuplées de toutes sortes de gens, aux croyances les plus diverses. Des gens avec leurs petites histoires, toutes singulières, qui, prises ensemble, constituent l’histoire d’une grande ville, l’histoire d’un pays.

Des histoires à l’image de celle de Flora, une femme qui, tous les jours, commence sa journée de travail au coin de la rue du Templete, Cela fait plus de 15 ans qu’elle vend ses sucreries maison aux visiteurs venus voir le Fromager, et les noms de certains de ces visiteurs sont restés à jamais gravés dans sa mémoire.

« Il y en a qui pensent que le touriste est bête », s’amuse-t-elle. Mais « en fait, il faut bien leur raconter les histoires. Beaucoup de gens viennent de loin et s’en vont sans savoir ce que le Fromager représente vraiment pour les Havanais ».

Si Flora ne peut dire avec exactitude ce que représente le Fromager « pour les Havanais », elle sait parfaitement ce qu’il signifie pour elle.

« C’est là qu’ont commencé et terminé mes journées pendant plus de quinze ans. Quand ma fille venait avec moi, elle entrait et jouait à tourner autour de l’arbre », raconte-elle. Et elle s’en va sur un proverbe que nous n’avions jamais entendu : « qui secoue un Fromager secoue son corps » ; un dicton chargé de sens.

Pour les Havanais, le Fromager du Templete a été le corps de La Havane, le cœur de la ville.

 

Traduction : F.B