Le coup de canon de neuf heures

2012-10-10 04:58:24
Le coup de canon de neuf heures

Tous les soirs, depuis n’importe quel point de la ville, les havanais vérifient l'exactitude de leurs montres en entendant le son caractéristique du « coup de canon de neuf heures ». Beaucoup peuvent même reproduire mentalement les pas de cette cérémonie qui, depuis 1986, est recréée comme une fantaisie militaire dans la forteresse de San Carlos de la Cabaña.

La place de ce fort est la scène où – des militaires en uniformes de la seconde moitié du XVIIIème siècle – un officier, plusieurs artilleurs, un porte-fanal, un porte-drapeau et un tambour interprètent une cérémonie d’une ponctualité chronométrique, dont les origines remontent aux temps où La Havane avait une muraille comme système de défense.

Pour annoncer aussi bien l'ouverture que la fermeture de la baie et des portes des murailles, à la fin du XVIIème siècle, un coup de canon détonait depuis un navire situé dans le port : le premier à quatre heures trente du matin : le second à huit heures du soir. Une plaque avec un lion sur un globe en relief, clouée sur la Puerta de Tierra, indiquait l'utilisation d'un tel régime : « A solis ortu us ad ocassum ».

Avec la fin de la construction de La Cabaña, en 1774, les tirs ont eu lieu depuis cette fortification, selon des documents de l’Archive Générale des Indes. Et ils ont continué à y être réalisés, bien qu’en 1863, durant le mandat de Domingo Dulce y Garay, gouverneur de l'Île, les murailles ont commencé à être démolies pour le plus grand intérêt des habitants et des commerçants, devant la croissance de la zone extra-muros et le développement de l'activité marchande. À partir de la première intervention étasunienne (1898-1902) un seul coup de canon retentit, à neuf heures du soir. Devenue une tradition, cette cérémonie cessa uniquement d'être réalisée lors de la Seconde Guerre Mondiale (du 15 juin 1942 jusqu'au 1er décembre 1945), car Cuba était alliée des Etats-Unis contre l'axe fasciste Rome-Berlin-Tokyo.

Devant l'étonnement de la population métropolitaine, le président de la République a approuvé la suspension, une mesure qui a été argumentée par le général Manuel López Migoya, chef de l'armée, avec les mots suivants : « Il faut économiser la poudre, messieurs. Nous sommes en temps de guerre ».

La note de presse qui justifiait l'interdiction avec l'état de guerre que vivait le monde, paraissait plus logique, elle signalait : ainsi on évite que les sous-marins allemands puissent facilement détecter la position géographique de la capitale cubaine en maraudant le long de ces côtes.

Les protestations ont résonné dans toute la ville et les havanais paraissaient avoir besoin plus que jamais de ce tir séculaire… Ils ont même fait plusieurs propositions pour le remplacer, comme celle de profiter de la sirène de la Centrale Électrique de Tallapiedra. La guerre terminée, le « coup de canon de neuf heures » a été écouté de nouveau jusqu'à nos jours. Quand la restauration des forteresses des Tres Reyes del Morro et de San Carlos de la Cabaña a été commencée, avec le soutien du Ministère des Forces Armées Révolutionnaires et l'assessorat technique du Bureau de l'Historien, la décision d’agrémenter cette tradition a été prise.

Etant donné que l’on ne disposait pas d’informations concrètes, différents éléments militaires ont été utilisés à partir de références temporaires logiques, jusqu'à arriver à conformer la cérémonie actuelle avec les paroles et les mouvements correspondant au règlement de l’Infanterie d’Espagne du XIXème siècle.

À ce spectacle prend part la batterie de salve de La Cabaña, dont les vingt et une pièces de bronze du XVIIIème siècle montrent une riche et belle décoration, sur laquelle figurent l'écu d’Espagne, le nom de chaque pièce, l’année de construction et le lieu où elles ont été fondues, généralement Séville ou Barcelone.

Selon les Ordonnances, ces canons d'âme lisse (ou, non striée) et de technique de chargement par la gueule, ont été fabriqués en calibres 24, 16, 12, 8 et 4 livres, et ils sont capables de lancer un boulet de fer à 800 mètres. Parmi ceux qui sont utilisés maintenant se trouvent les appelés Solano, Luperto, La Parca, Ganímedes et Capitolino… et au lieu d'un véritable projectile, ils tirent de simples sacs de jute qui retombent à quelques mètres. La cérémonie commence un peu avant neuf heures du soir avec l'entrée du porte-fanal sur l'esplanade – après que celle-ci ait été plongée dans l’obscurité et dans le silence total – pour annoncer aux personnes présentes la supposée imminence de la fermeture des portes de la muraille et le conséquent regroupement des havanais et des visiteurs.

Ensuite les artilleurs arrivent en marchant selon les ordonnances de 1850, à la cadence du tambour. Ils sont précédés par le porte-drapeau, qui soutient l'ancien pavillon espagnol avec les croix rouges de San Andrés, le tambour et le chef du détachement. Ce dernier ordonne de la voix et supervise, avec naturel et un air martial, l'accomplissement de toutes les manœuvres. – Pour le coup de canon de neuf heures, chargez ! – tonne la voix de l’officier et, à partir de ce moment, sans perdre une seconde, les actions se succèdent une après l’autre jusqu'au tir.

Incontestablement, la plus grande responsabilité retombe sur les artilleurs, dont deux – désignés comme bombardiers – prennent la cuillère de charge et versent la poudre nécessaire par la bouche du canon, qui est préparée dans un récipient caché dans un baril. Ensuite ils compriment la poudre et les sacs de jutes employés en qualité de faux projectile avec un bâton. 

Situé à l’arrière du canon, un troisième artilleur garni la lumière avec un peu de poudre qui, étant incendiée, se communique avec l'autre quantité d'explosif et le fera tonner.

L’ordre « Élévation maximale ! » étant accompli, le chef de détachement commande de saisir la torche « Allumer le botafuego ! », après il ne reste qu’à effectuer les derniers pas pour obtenir le coup de canon.

- Pour une salve, à mon ordre !... Feu ! - ordonne l’officier et, pour donner encore plus de suspens à la cérémonie, un roulement de tambour commence après son ordre. Un soldat applique la mèche à la lumière du canon et… booom !, le tir se produit.

La charge de la poudre est de 234 grammes, type « zoclo », de combustion plus lente que la noire, ce qui permet le bénéfice de la cérémonie. Entre l’allumage de la lumière du canon avec la torche jusqu'au moment de la détonation, il y a un intervalle de six secondes.

Etant donné que le son se propage à 330 mètres par seconde, le « coup de canon de neuf heures » arrive avec de légères différences aux divers endroits de la ville, mais les havanais le remercient infiniment comme signe de référence particulière.

Opus Habana

Dédiée au patrimoine historico-artistique depuis 1995, « Opus Habana » est la revue institutionnelle de la Oficina del Historiador (Bureau de l’Historien) de La Havane, acteur principal du chantier de restauration de la Vieille Havane, déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1982 par l’UNESCO. A caractère quadrimestriel et avec un tirage de 3000 exemplaires, « Opus Habana » est dirigée par Eusebio Leal Spengler, l’Historien de La Havane en personne. Alors que la tendance était à l’économie et la survie dans les années 1990, Eusebio Leal Spengler a su tirer partie des difficultés du pays et obtenir de Fidel Castro une certaine autonomie qui, conjuguée à un extrême talent, lui a permis de transformer la Oficina del Historiador en une véritable entreprise: hôtels, restaurants, boutiques, musées, chantiers de restauration voire de construction etc. « Opus Habana », comme l’Historien, se consacre donc au patrimoine culturel, et en particulier à la réhabilitation de la Vieille Havane. La revue rassemble des intellectuels de prestige, architectes, historiens, sociologues, écologues etc. qui collaborent régulièrement à sa publication, tant dans sa version papier que dans sa version numérique. « Opus Habana » est aujourd’hui une référence, consultée par un public national et étranger. En outre, la présence notable d’artistes plastiques de renommée, notamment en raison de leur contribution aux couvertures et différentes illustrations, en fait également une référence incontournable de l’actualité dynamique et hétérogène des arts plastiques cubains.

Page web : http://www.opushabana.cu/

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