Le cyclone Irma



Irma, l'ouragan le plus puissant ayant frappé la région depuis que ces catastrophes climatiques sont mesurées par les météorologues, marquera à coup sûr les mémoires des Cubains. Voici mon témoignage, depuis le deuxième étage d’un immeuble du quartier Marianao, dans l'ouest de la capitale.

 Jeudi. L'électricité risquant d'être coupée, j'achète des aliments en conserve et des biscuits salés. Les Cubains s'approvisionnent, pas de cohue cependant. Je stocke de l'eau bouillie.

Vendredi. Les yeux rivés sur la télé, j'apprends avec effroi qu'Irma, qui frappe déjà l'est du pays, est le seul cyclone à avoir conservé la catégorie 5 aussi longtemps. Stupéfaction face aux images d'Antigua et Barbuda.

À partir de 23 heures, l'arrêt du ventilateur m'annonce une première coupure d'électricité. Le vent commence à souffler.

Samedi. 2h du matin. Faute de courant, j'écoute Radio Rebelde sur mon portable, dont je commence à économiser la batterie. Mauvaises nouvelles : à 21h, l'œil d'Irma a touché Cuba, à Cayo Romano (province de Camaguey) et longe la côte septentrionale de l'île.

3h. Le cyclone a emporté le toit du théâtre Avellaneda de Camagüey.

Plus tard dans la nuit. Irma dévaste le nord de la province de Ciego de Ávila, avec des vents de 260km/h. Sa trajectoire est encore incertaine...

8h. Le météorologue fétiche de la télévision cubaine est sur le pont : le cyclone ravage Sancti Spiritus et Villa Clara. Déjà un million de Cubains évacués.

À La Havane, Aguas de La Habana accélère ses drainages et l'Unión Eléctrica travaille à l’élagage des arbres susceptibles d'endommager les câbles électriques.

9h11. Mayabeque, La Havane et Artemisa passent en phase alarme !

On se presse à la boulangerie du coin. Dans la rue, du mouvement mais pas de fébrilité. Le courant coupe régulièrement : je perds le fil du temps car j'essaye de garder mon téléphone éteint.

13h40. En bas dans la rue, des branches tombent, parfois à quelques centimètres d'internautes imprudents qui persistent à rester dans cette zone wifi. La voix rauque et puissante du vendeur ambulant de tamales, visiblement éméché, continue de résonner dans le quartier. L'électricité coupe, définitivement.

17h. Les rafales se font plus violentes. On s'installe dans les terrasses abritées pour discuter : on s'habitue à la présence d'Irma.

18h45. Radio Rebelde annonce qu'Irma a commencé à infléchir sa trajectoire vers le nord ! De ma fenêtre, je vois des hommes qui jouent aux dominos sur une terrasse, imperturbables face aux éléments déchainés.

19h30. De temps à autre, j'aperçois un passant, parfaitement inconscient. Je me barricade et j'allume les bougies.

Les vents deviennent vraiment effrayants aux alentours de 23 heures...

Dimanche. 8h50. J'entrouvre prudemment une fenêtre : les vents ont faibli. Des branches jonchent la chaussée mais les dégâts semblent limités. Dans la rue, on brave massivement les orientations à suivre pendant la phase alarme ; il est vrai que la boulangerie ouverte pousse les habitants à sortir. Je m'interroge : Irma a-t-elle tué à Cuba ? En tout cas ici, la vie a repris le dessus, le cyclone s'éloigne.

Je décide d'arpenter le quartier : je ne suis pas le seul à avoir cette idée. La présence d'autant de gens conjuguée à l'absence de musique produit une impression bizarre. Le vent finit par s'essouffler en fin de journée. Je rentre cuisiner les derniers produits frais qui risquent de s'avarier faute de réfrigération. Nouvelle soirée aux chandelles.

22 heures passées. J'apprends par la radio que le courant a été rétabli dans un premier quartier de la capitale, à Guanabacoa. Le reste de La Havane est dans le noir et ici, sans électricité, pas d'eau au robinet non plus!

Lundi. Nouveau réveil sans courant : la radio annonce que l'électricité a fait son retour chez 6 ou 7% des foyers havanais, les électriciens travaillent sans relâche.

14h. Arrivée au Vedado : ici, le courant n'est toujours pas revenu. Je descends la rue J, en partie coupée par un arbre déraciné. À partir de Linea, je découvre les dommages des inondations, malheureusement habituels. Les habitants s'affairent pour nettoyer les garages ; des élèves des écoles du Ministère de l'Intérieur déblayent l'enceinte du complexe sportif Martí, défoncée à plusieurs endroits…

15h. À la radio : Cuba déplore 10 victimes.

20h. La TV diffuse un message du président Raul Castro qui appelle les Cubains à unir leurs efforts et assure que la révolution n'abandonnera aucune personne sinistrée.

21h52. Le présentateur du JT égrène l'identité des 10 victimes mortelles (7 à La Havane). Certaines sont à mettre sur le compte de l’imprudence, d’autres sur celui de la fatalité.

C'est ici que s'arrête mon histoire. La reconstruction, elle, commence d'un bout à l'autre de l'archipel. Les enjeux sont de taille : humains, bien sûr, mais aussi économiques car le pays doit être prêt pour la haute saison touristique, vitale pour ce secteur clé de Cuba.