LE « diable » absent au sommet des non alignés



Hugo Chávez n’a pas eu à se plaindre de l’odeur de soufre à La Havane. Les États-Unis (de l’avis du président vénézuélien, dirigés par le démon personnifié) ont refusé d’envoyer ne serait-ce qu’une délégation de bas niveau en qualité d’observateur à la Quatorzième Conférence au sommet du Mouvement des pays non alignés tenue cette année à La Havane.

Nonobstant, pour le monde en développement, la ville de La Havane était le lieu de rendez vous par excellence pendant ce week-end de septembre. L’hôtel Parque Central peut maintenant se vanter d’avoir accueilli en une seule fois 18 premiers ministres et présidents. 

La liste des participants comprend certains des noms les moins populaires à Washington. Alors que les présidents Ahmadinejad (Iran), Chávez (Venezuela), Loukashenko (Biélorussie) et Mugabe (Zimbabwe) se réunissaient pour la photo d’adieu du groupe, nombreux commentateurs américains mésestimaient la réunion en disant qu’il s’agissait d’une galerie de délinquants. 

Mais la réalité est beaucoup plus complexe. Parmi ceux qui ont traditionnellement attaqué verbalement les États-Unis, on rencontrait bon nombre d’alliés de ce pays, dont les représentants de la Colombie, de l’Arabie Saoudite, de la Malaisie, de l’Inde et du Pakistan.

Le nom « non-aligné » n’est peut-être pas le plus adéquat car il peut faire l’objet de nombreuses questions. La première – la plus logique – est la suivante : avec qui s’aligne ce groupe formé de 118 nations ?

Autrefois, la réponse était un peu plus simple. Lorsque le premier ministre indien Nehru a consacré le terme en 1954, la Guerre Froide battait son plein et le monde en développement avait le sentiment d’être exclu. Certains leaders, comme Nehru, Tito (Yougoslavie), Nasser (Égypte) et Nkrumah (Ghana),  reconnurent que l’heure de se frayer une voie propre était arrivée. Ils aspiraient à créer une organisation qui serait indépendante des États Unis ou de l’Union soviétique du point de vue idéologique. La Première Conférence au sommet des pays non alignés s’est tenue à Belgrade en 1961 avec la participation de représentants de 25 pays.

Les années suivantes ont prouvé qu’il n’était pas du tout facile d’être non-aligné. Au fur et à mesure que le mouvement se développait et que la Guerre Froide s’intensifiait nombreux étaient ceux qui se demandaient si les membres étaient en réalité aussi indépendants qu’ils le prétendaient. En fait, pendant le Sixième Sommet organisé à La Havane en 1979, Cuba a refusé de condamner l’invasion d’Afghanistan par les Soviétiques, un pays pourtant non aligné.

D’autres questions ont surgi lors du démembrement de l’Union soviétique au début des années 1990. On se demandait alors si les Non-Alignés n’étaient qu’une banalité découlant de la Guerre Froide qu’il fallait éliminer pacifiquement. Si, comme l’affirment les critiques, le monde n’a qu’une seule superpuissance, que signifie donc être non-aligné ? Être anti-américain ?

D’aucuns estiment que les Non-Alignés offrent la possibilité de s’opposer à un monde qu’ils considèrent maîtrisé par les États-Unis. Cuba, en tant que président du Mouvement dans les trois années à venir, espère que l’organisation sera en mesure de contrecarrer ce qu’elle qualifie de politique de deux poids deux mesures et les inégalités de la mondialisation néolibérale. L’île antillaise se propose d’élargir la mission des Non-Alignés et de transformer le mouvement en un bloc de commerce et de coopération Sud-Sud, semblable à celui établi avec le Venezuela et la Bolivie.

 « Un nouveau monde bipolaire est en train de naître », a déclaré le président de gauche Hugo Chávez dans le cadre du Sommet. La Corée du Nord a aussi adhéré à l’appel en vertu duquel un mouvement revitalisé pourra élever la voix, unie contre ce qu’elle a qualifié d’intimidation de la part des États Unis. Le président sud-africain, Thabo Mbeki, a signalé que le néolibéralisme était le responsable de la marginalisation des nations sous-développées.

D’autres pays, tels que le Pakistan et l’Inde, ont adopté une position plus mesurée et assuré que la critique de la politique extérieure américaine ne figurait explicitement que dans la déclaration finale du Sommet. Le document condamne d’ailleurs ce que les membres voient comme une réponse militaire disproportionnée d’Israël au Liban et exige une meilleure représentativité de tous les membres des Nations Unies.

La plupart des membres du Mouvement Non-Aligné proviennent des plus petits pays de la planète. Pour eux, ces réunions qui se tiennent tous les trois ans offrent une véritable opportunité : celle d’être sur un pied d’égalité, en termes de voix et de temps de parole, avec les principaux membres du monde en développement. Ainsi, ils peuvent faire entendre leur voix et serrer la main de dirigeants presque toujours inaccessibles.

Dans la quasi totalité des sommets mondiaux, les véritables accords sont conclus dans le cadre des activités collatérales. À La Havane, le plus important a été souscrit par l’Inde et le Pakistan, tous les deux en possession d’armes nucléaires. Dans une maison de protocole du gouvernement cubain, le premier ministre indien, Manmohan Singh, et le président pakistanais, Pervez Musharraf, ont décidé de reprendre les négociations de paix interrompues après les attaques des trains de Mumbai en juillet 2006.

Cette rencontre, qu’a-t-elle apporté aux habitants de La Havane et aux touristes ? Quelques semaines avant la réunion, la capitale – selon le critère d’une Havanaise – « s’est maquillée ». Les rues ont été pavées, les bâtiments peints. Des plantes en pots ont orné divers points de la ville. Le gouvernement cubain a déclaré que les milliers d’ordinateurs importés pour le rendez-vous seraient donnés aux écoles cubaines.

Et les bénéfices pour d’autres visiteurs ? Eh bien, vous constaterez que votre hôtel a fait l’objet d’une certaine rénovation. Et si vous avez la chance de louer l’une des BMW spécialement importées pour l’occasion, vous pourrez vous demander lequel de ces présidents s’y est assis pour la dernière fois.