Le gouvernement cubain est le plus sensible à ce qui se dit sur Internet

2018-08-10 20:39:17
Editorial Cubania
Le gouvernement cubain est le plus sensible à ce qui se dit sur Internet

Nous publions aujourd’hui la troisième partie de l’entretien accordé à Cubanía par le journaliste uruguayen. Ces propos avaient été recueillis quelques semaines avant que les autorités cubaines n’aient fait savoir qu’elles ne renouvelleraient pas l’accréditation de presse de l’auteur incisif du blog Cartas desde Cuba, le privant par conséquent de la possibilité de vivre et de travailler à Cuba. Comme pour un adieu inconscient, Ravsberg lègue aux lecteurs de Cubania, dans cette dernière partie que nous partageons avec vous aujourd’hui, un diagnostic du journalisme dans l’île — un tour d’horizon de ses tendances les plus orthodoxes à celles, plus critiques, qui émergent — et de ses perspectives.


À Cuba, la presse peut transformer la réalité parce que le gouvernement cubain est le plus sensible à ce qui se dit sur Internet. À Paris, par exemple, supposons que je critique le président sur un blog, Macron ne s’en apercevrait même pas. Si ce que j’écris ne sort pas dans Le Monde, ça n’intéresse personne.

Ici, à 21 heures, j’écris sur mon blog Cartas desde Cuba qu’un appareil de radiothérapie pour malades du cancer de l’hôpital Ameijeiras est à l’arrêt parce que personne n’est allé à la douane pour chercher les pièces nécessaires à son fonctionnement : à minuit déjà, les techniciens sont convoqués pour les mettre en place à 7 heures et lancer l’appareil. Le blog La Chiringa dénonce une fraude à des examens d’entrée à l’université : dans la semaine, huit professeurs sont écroués. Et l’exemple que j’aime le plus est celui d’un enfant malade. J’avais été contacté par son père parce qu’à l’époque, on ne faisait pas de radiochirurgie à Cuba. C’est à ce moment-là que j’ai découvert que le ministère cubain de la Santé finançait des soins médicaux à l’étranger. Les frais du patient et d’un membre de la famille qui l’accompagne sont pris en charge : les billets d’avion, le séjour et les soins médicaux.

L’enfant de mon exemple avait quatorze ans, il était en plein développement et il pouvait mourir en attendant de recevoir le traitement. L’article est sorti le jeudi, et le samedi, le ministère de la Santé appelait le père pour lui dire qu’il disposait du financement pour le voyage.

Cet article a fait grincer bien des dents ; mais ce qu’il y avait de plus important dans cette histoire, c’était de faire savoir qu’à ce niveau, la santé cubaine était à la hauteur de la santé suédoise. Je ne connais pas d’autre système de santé au monde qui prenne en charge les soins médicaux à l’étranger. Et quand j’ai commencé à me renseigner sur la question, j’ai appris que de nombreux Cubains en bénéficiaient et que c’étaient des personnes modestes, pas des fils à papa. J’ai un autre exemple : plus tard, j’ai interviewé une jeune femme, gardienne dans une maison de santé, quelqu’un de très humble, qui a également reçu ce type de traitement en Europe aux frais de l’État cubain.

Je raconte ces histoires pour montrer que si les gens parlent ici, c’est parce qu’ils sont en train de réaliser que leur voix est importante, qu’ils sont écoutés et que si ce qu’ils disent est bien fondé, ils parviennent à faire bouger les choses. Ces effets sont très intéressants pour les médias qui sont en train de voir le jour.

Ce qu’il faut faire, c’est continuer à travailler pour donner une voix aux gens.

Pourquoi les réunions des délégués(1) rassemblent-elles peu de gens ? Parce que quand ils y présentent leurs problèmes, au bout de six mois, on leur répond que l’on travaille encore sur la question, c’est démotivant.

Il n’y a pas que sur les plateformes numériques que l’on peut donner une voix aux gens. La page « Accusé de réception » du journal Juventud Rebelde est assurée par Pepe Alejandro(2) que je vois comme une sorte de « père Bartolomé de las Casas(3) des consommateurs cubains ». Malheureusement, ses efforts sont parfois ruinés par une bureaucratie qui ne veut pas que l’on aille voir les problèmes de trop près.

En réalité, je ne crois pas qu’il y ait de journalisme d’État à Cuba. Hélas… ce que nous avons, c’est un journalisme de parti. Les médias ne sont pas sous la houlette d’un ministre de l’Information, de l’État cubain. La presse est l’organe du Parti communiste. Il y a plusieurs quotidiens, certes, mais avec des Unes et des contenus parfois identiques.

Les actualités cinématographiques de l’Institut cubain de l’art et l’industrie cinématographiques (ICAIC), du temps où il était dirigé par Alfredo Guevara, ont constitué une exception. C’est le meilleur journalisme qu’on ait fait à Cuba. Les gens allaient au cinéma pour voir ces informations qui étaient très critiques et qui abordaient tout type de sujet.

Vous me demandez pourquoi, de nos jours, beaucoup de journalistes cubains ne parlent pas des problèmes qui touchent leur société. Pourquoi croyez-vous qu’ils ne le font pas ? Par peur de perdre leur travail où ils gagnent 400 pesos ? En vendant des coquitos(4) à l’entrée du cinéma, un journaliste cubain gagne trois fois plus que dans n’importe quel quotidien. Plutôt qu’à la peur de ce qui pourrait se passer, de représailles que l’on pourrait prendre contre eux dans ces espaces si contrôlés, il faut attribuer cela à une caractéristique que nous avons déjà évoquée et qui définit la personnalité des Cubains : éviter les confrontations à chaque fois que c’est possible. Le Cubain se dit : « Je peux éviter ça, alors pourquoi je vais me compliquer la vie ? En fin de compte, je vais réussir à faire ce que je veux. »

Il est néanmoins vrai qu’il y a des forces dans le pays qui veulent contrôler tout ce qui se fait en ligne ; d’autres considèrent qu’il faut accorder certains droits aux journalistes par rapport aux informations et aux sources. En général, quand deux forces politiques commencent un bras de fer, elles arrivent à un accord. Il va falloir attendre pour voir ce qu’il va se passer.

Il y a quelques années, Cartas desde Cuba ne publiait pratiquement aucun article issu des médias cubains parce qu’on n'y trouvait pas d’informations de grande valeur. Mais depuis deux ans, nous avons reproduit un nombre incroyable d’articles de différents médias nationaux, y compris de Granma qui est l’organe de presse officiel du Parti communiste.

Les journalistes de province, qui sont plus éloignés de l’appareil de censure, commencent à proposer des approches très intéressantes. Évidemment, ces articles ont un tel impact que lorsque l’on essaie de les reproduire, ils ont déjà été supprimés. Ça m’est arrivé avec 5 de septiembre et Escambray, par exemple.

Malheureusement, nous n’avons pas encore accès à la radio cubaine ; mais ce qui est certain, c’est qu’en ce moment, Cuba est en train de créer son propre journalisme. Voyez-donc : le directeur de la rubrique internationale de Granma publie ses articles sur un blog car ils ne sont pas publiés par le journal. Au moment de la crise des huit mille émigrés cubains au Costa Rica, ce média a gardé le silence pendant dix jours sur cette information et ce journaliste écrivait sur un blog parce qu’il ne pouvait pas se taire face à un tel événement (5).

Les journaux officiels à Cuba ont un choix à faire : soit ils s’adaptent et ils font un journalisme différent, soit ils perdent leur crédibilité. Et d’une certaine manière, le journalisme numérique est le meilleur ami de la presse officielle, parce qu’il va l’obliger à s’améliorer, qu’elle le veuille ou non.


1. Il s’agit des assemblées de compte rendu de mandat des délégués du Pouvoir populaire, des réunions de quartier où les Cubains dressent un bilan du travail réalisé pendant six mois par leurs représentants à l’échelon local.

2. José Alejandro Rodríguez, connu comme Pepe Alejandro, est un journaliste cubain qui combat les dysfonctionnements de certaines administrations et entreprises et défend les citoyens qui en sont victimes, dans la presse écrite et à la télévision.

3. Bartolomé de las Casas était un prêtre espagnol qui prit la défense des autochtones soumis par les colonisateurs à des châtiments cruels et au travail forcé. Il était par ailleurs un fervent partisan de l’idée de faire venir à Cuba des esclaves africains pour substituer cette main-d’œuvre indigène. 

4. Gâteaux traditionnels cubains à base de noix de coco râpée et de sucre.

5. En 2016, des émigrés cubains étaient restés bloqués au Costa Rica suite à la fermeture de la frontière par le Nicaragua. Ce passage dangereux était fréquemment emprunté par des Cubains essayant de rejoindre les États-Unis à partir d’autres pays d’Amérique centrale ou du nord de l’Amérique du sud.

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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