Le kilomètre 72

2012-12-08 05:16:15
Le kilomètre 72

Le sac à dos est prêt. Il y a plus d’un mois que je ne vois pas ma famille. Elle n'est pas loin, à seulement 72 kilomètres de la capitale. Mais après cette distance, une autre province – Pinar del Río –, une de ses communes – San Cristóbal – et, essentiellement, la maison, l'embrassade, le repas savoureux, la conversation autour de la table, la chaleur du lit de toute la vie.

L'aventure peut être seulement une question de chance. Et c’est peut-être pourquoi je préfère être dans un des deux lieux et éviter le trajet. Je devrais être sûre que le car passera à l'heure indiquée, mais dans cette « île infinie » ce détail est encore une chimère. Se lancer à « pedir botella » (faire du stop) au bord de l'autoroute est une option, parfois la seule.

Je commence le voyage. Malgré le soleil, d'attendre que quelque chose s'arrête à la bonne grâce de Dieu – « quelque chose » peut être un camion, une rastra, ou une Lada de l'ancienne Union Soviétique, qu’importe –, les gens en profitent pour partager leur quote-part d'incertitude, leurs désirs d'arriver.

Nous nous rassemblons sous l'arbre, comme si c’était le lieu indiqué. Un vendeur de maní (cacahouète grillée) passe et un autre apporte des rafraîchissements. On écoute parler de base-ball, de la possibilité de pluie ou comment nous avons échappé à un cyclone lors de la dernière saison.

Une question quelconque – quelle heure est-il ? , cela fait longtemps que rien ne passe ? – peut être le début d'un dialogue qui sauve de la longueur de l’attente, qui rend le soleil moins piquant, qui atténue la mal aux pieds, qui obtient que « le quand arriverai-je ? » cesse de tracasser l'esprit toutes les cinq secondes. Ainsi, le temps passe plus rapidement, ou il nous semble, grâce à cette façon cubaine de se lier d’amitié même dans les endroits les moins propices. De toute façon cela fonctionne. Ces êtres humains avec lesquels nous coïncidons, peut-être pour une seule fois dans la vie, parfois sans arriver à connaître leurs noms, restent dans la carte de l'existence. Le hasard d'un voyage nécessaire est généralement un point de rencontre sur cette terre.

Certains chauffeurs s'arrêtent devant le groupe. Ils vocifèrent la direction et le prix pour monter. La partie arrière d'un véhicule de charge, qui ne transporte pas de pommes de terre, de fruits ou de briques, mais un grand nombre de personnes, paraît une barrière infranchissable. Un pied sur une des roues, ensuite l'autre sur le bois de division, un élan de plus… ceux d'en haut aident à compléter le grand saut. Nous y sommes. Q’importe l’encrassement de la plate-forme, l'incommodité ou de ne pas savoir comment nous allons descendre de là, dessus, tout acquiert déjà une autre nuance. Même sans commencer à nous déplacer, nous sommes plus près.

Celui qui conduit voyage avec un peu d’argent extra et tous, bien que nous aimerions éviter quelques détails, nous le remercions qu'il se soit arrêté, qu’il suive notre direction. Sur les roues et avec le ciel comme seul plafond, les montagnes, les palmiers, le contraste entre le vert et le bleu, sont le meilleur stimulant. Tout se déplace. Ou c’est nous?

Alors que les maisons restent en arrière sur le bord du chemin, d'autres groupes de personnes attendent un transport, le début de leur « aventure particulière ». Ils ont aussi besoin d'arriver. La distance raccourcit. Depuis l’arrière les hommes sifflent pour informer le conducteur que quelqu'un est arrivé. Sous chaque pont, le long de l'autoroute, un arrêt. Une heure et demie de voyage. Il manque moins.

Au kilomètre 72 de l'Autoroute Nationale, c’est mon tour. Enfin, la maison, l'embrassade, le repas savoureux, la conversation autour de la table, la chaleur du lit de toute la vie… On arrive.

Habana XXI

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