Le lecteur dans la fabrique de cigares

2018-04-09 12:59:49
Marta Rojas
Le lecteur dans la fabrique de cigares

Photo : Cubania

Les behiques des aborigènes dans leurs huttes ou dans les grottes des montagnes, quand il y avait une tempête, non seulement découvriraient les sortilèges du tabac dans de fantastiques nuages de fumée ou de supposées propriétés médicinales, ou la formule pour éloigner les insectes et plus… Autour de ceux-ci, silencieux, se trouvaient d’autres aborigènes, buvant possiblement la sagesse générale et de leur prêtre ou écoutant respectueusement l'irruption traîtresse des conquistadors sur leurs terres.

Comment ceci a pu se convertir, par des chemins impensables, en une réalité culturelle, en une façon de transmettre des connaissances ? Il ne s’agit rien de moins que de la fameuse lecture dans la fabrique de cigares, pour laquelle se sont écoulés plusieurs siècles.

Cela est commencé à partir du XIXe siècle. À cette époque il y avait un lecteur qui insufflait la culture et contribuait, de plus, à l'organisation qui a conduit les Cubains à conquérir leur indépendance. Maintenant, ce travail de diffusion créé dans les fabriques de cigares cubains a acquis le rang de Patrimoine Culturel de la Nation et aspire à être aussi Patrimoine Intangible de l'Humanité.

À propos du 165e anniversaire de la naissance de José Martí, il est évident rappeler qu'il a trouvé chez les Cubains cultivés émigrés (dans leur immense majorité des autodidactes) travaillant à Tampa, à Ybor City et jusqu'à New York, des collaborateurs et des contribuables indispensables pour la cause de la Cuba Libre. Il y a de nombreux exemples.

Mais comment ceci a-t-il commencé ? Quand a surgi la lecture dans les fabriques de cigares à Cuba et, évidemment, ses protagonistes, le lecteur et les auditeurs ?

Les séchoirs à tabac, des salles polyvalentes

Il y a plusieurs sources d'information, mais, sans aucun doute, le savant Fernando Ortiz, le troisième découvreur de Cuba, et le voyageur Jacinto Salas y Quiroga, sont les  indubitables points de départ pour l'information sur les origines de ce juste patrimoine intangible de la nation.

Jacinto Salas y Quiroga, un jeune intellectuel de La Corogne, a visité notre île en 1839 et, l'année suivante, il a publié son livre Viaje a Cuba à Madrid, sur son parcours dans la campagne de La Havane, visitant les raffineries sucrières et les plantations de café. Sur ces derniers il a décrit en détail le processus de la récolte et de sélection, écrivant :

« L'une des dernières opérations du café consiste à placer sur une table très spacieuse de grandes quantités de grain et plusieurs Noirs, assis l’un à côté de l'autre, choisissent les différentes classes (…) Quand nous entrons en silence sépulcral (dans la pièce, un silence régnait qui ne s’interrompait jamais (…) Et alors il m'est arrivé que rien de plus facile n'existerait pour employer ces quelques heures en avantage de l'éducation morale de ces êtres malheureux. Celui qui les surveillait pourrait lire à haute voix un livre (…) et en même temps qu’il tempérait le dégoût de ces malheureux, il les instruirait sur une chose qui allégeait leur misère. Mais, il est douloureux de voir l'intérêt marqué qui existe de conserver plus et plus bête cette classe d'hommes que l'on traite pire que les chevaux et les bœufs ».











Photo : Cubania

Cela pourrait être le premier antécédent de la lecture et du lecteur dans les fabriques de cigares.

Quelques années sont passées et coïncidant avec le développement de la production de tabacs, après 1860, Nicolás Azcárate, homme politique cubain libéral et directeur du Liceo de Guanabacoa, a ouvert là la première tribune publique de Cuba où quelques hommes de lettres ont défilé.

Près d'Azcárate se trouvait l'ouvrier asturien, qui a appris le métier de rouleur de cigare à Cuba, Saturnino Martínez, un véritable leader ouvrier de son époque et auteur de nombreuses poésies et d'articles publiés dans l'hebdomadaire prolétaire La Aurora. Dans le Liceo, Azcárate s'est référé une fois que dans certains ordres religieux l'un de ses membres lisait à haute voix dans le réfectoire tandis que le reste de la communauté déjeunait.

Ses mots ont trouvé un écho chez les auditeurs du Liceo, évidemment Saturnino Martínez les a assumés en faveur des ouvriers et de cette forme de lecture. Par les dates on reconnaît que la lecture a été introduite d'abord dans les galères de prison de travailleurs « fabricants des cigares » qui existait dans l'Arsenal du Poste de La Havane et, de là, elle est passée dans les ateliers de fabriques de cigares.

À ce sujet le savant cubain Fernando Ortiz dit, dans El contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar, que selon le révérend Manuel Deulofeo, le premier lecteur, appelé Antonio Leal, était dans la ville de Bejucal, en 1864. Et que : « À La Havane, la lecture a été introduite dans les fabriques en 1865, suite à une impulsion de Nicolas Azcárate et ce fut la fabrique El Fígaro, qui a permis la lecture dans ses ateliers ». À l'année suivante Jaime Partagás l'a fait dans son atelier. Ensuite se seront dans beaucoup d’autres.











Photo : Cubania

« Payer pour entendre parler, payer pour entendre lire ! », s’est exclamé un très pessimiste écrivain du journal El Siglo, mais sa méfiance a été sans fondement et dans les fabriques on lisait tous les jours et les ouvriers payaient les lecteurs chaque jour, pendant qu'ils travaillaient », a écrit Fernando Ortiz.

Sur sa propre importance, Fernando Ortiz dit : « Au moyen de la lecture à haute voix l'atelier de la fabrique a eu son organe de propagande interne. La première lecture dans une fabrique de La Havane a été celle du livre intitulé Las Luchas del Siglo (Les Luttes du Siècle) ».

Le savant ajoute : « La table de lecture de chaque fabrique a été, comme l’a dit Martí, une tribune avancée de la liberté. Quand, en 1896, la Cuba révolutionnaire s'agite contre l'absolutisme bourbonien et fait la guerre pour son indépendance, un édit gouvernemental du 8 juin 1896 fait taire les tribunes des fabriques ».

Ce n’a pas été la seule occasion. Les lectures et le lecteur des fabriques ont subi des humiliations, des suspensions et des menaces de la part des autorités en différentes opportunités. Des livres déterminés et des journaux « inacceptables » ont été censurés par le colonialisme espagnol. Le grand adversaire à cette modalité culturelle cubaine a été El Diario de la Marina et l'hebdomadaire comique El Junipero.

La lecture dans les fabriques et le lecteur sont des figures historiques cubaines ayant très souvent contribué – de forme massive - à élever la culture de nombreuses familles cubaines. La radio n'a pas réussi à éteindre la voix du Lecteur de la Fabrique. C’est toujours un actif véhicule de la culture populaire.


Traduction : Alain de Cullant

Lettres de Cuba

« Lettres de Cuba » est une revue culturelle numérique éditée en français, dans le but à la fois de diffuser la culture cubaine dans le monde francophone et d'offrir un espace aux voix et à la pensée des artistes et intellectuels de cette communauté. Au rythme mensuel de ses publications, « Lettres de Cuba » met l’accent sur la culture artistique et littéraire, sans oublier les autres expressions de la création humaine qui s’érige sur une philosophie et une éthique humanistes. Ses différentes sections comprennent des références à nombre d’ouvrages d’auteurs cubains traduits en français, des articles sur le patrimoine de l’île et les nations francophones, des textes que relèvent des liens existants entre Cuba et la francophonie, des interviews d’intellectuels du pays, ainsi que des nouvelles sur l’actualité culturelle et une galerie photos. « Lettres de Cuba » bénéficie en outre de l’appui d’un prestigieux Conseil Editorial, composé entre autres de l’essayiste Graziella Pogolotti, Prix National de la Littérature 2005, et de l’historien Pedro Pablo Rodríguez, chercheur au Centro de Estudios Martianos (Centre d’Etudes de José Marti).

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