Le long voyage du tabac



À Cuba, le tabac a suivi une destinée parsemée de hasard et de violence. Comme la canne à sucre, la culture du tabac est restée gravée dans l’identité de l’Île des Caraïbes.

Fernando Ortiz, célèbre ethnologue cubain, écrit dans son œuvre Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar : « le tabac et le sucre sont les personnages les plus importants dans la construction de l’histoire cubaine. » Il démontre ensuite comment la fièvre du sucre et la fumée du Havane ont pris part au développement du pays.

Le tabac existait à Cuba bien avant la conquête espagnole qui décima de nombreux cultivateurs et aborigènes. Bien que le sortilège des « Indiens » (comme l’appelait Christophe Colomb) ne soit pas parvenu à les protéger de la cruauté des colonisateurs,  cinq siècles plus tard, des centaines de milliers de touristes européens continuent à apprécier le « dieu Havane ». Ils ont même terminé par adorer cette divinité qu’ils ont longtemps crue maléfique à cause des invocations mystérieuses des prêtres tainos.

La rébellion qui permit au tabac de se développer

Le tabac est le symbole de l’Homme libre contrairement au sucre qui fit tomber de nombreux esclaves. Les aborigènes cubains, longtemps libres, se sont suicidés en masse lorsqu’ils se sont sentis oppressés par le joug espagnol. Quant aux agriculteurs, libres également, ils ont développé la culture du tabac pour en faire une des plus riches traditions cubaines.

Alors que personne ne pensait à la chute de l’empire espagnol dans ses colonies américaines, une série de révoltes paysannes mit en crise le gouvernement de la « toujours très fidèle » Île de Cuba. Entre 1717 et 1723, les vegueros (planteurs) de la région de La Havane se sont rebellés plusieurs fois contre la « régie du tabac » mise en place par Madrid et interdisant le libre commerce de cette plante.

Le soulèvement s’est terminé par une confrontation directe entre l’armée espagnole et les vegueros armés de leurs outils de travail. Un des agriculteurs a été tué et onze autres ont été faits prisonniers. Le gouverneur espagnol ordonna leur exécution et l’exposition de leur corps sur le chemin de Jesús del Monte, une des principales voies d’accès à la ville de San Cristóbal de La Habana.

La fin de la révolte marqua le début de l’exode des plantations de tabac vers l’ouest de l’Île dans les environs de Pinar del Rio. Depuis le XVIème siècle, quelques petites parcelles s’étaient maintenues dans cette région mais ce n’est qu’à partir du XIXème siècle que les plantations se sont étendues jusqu’à devenir la principale activité de la population résidant entre San Luis et San Juan y Martínez (zone plus connue sous le nom de Vueltabajo).

Le hasard et l'économie

Selon l'historien cubain Manuel Moreno Fraginals, auteur d’El Ingenio, la découverte des terres fertiles de Pinar del Rio résulterait du pur hasard. Un même processus s’est produit dans les plantations de canne à sucre au sud de La Havane. Les agriculteurs ont dû déplacer leurs autres plantations au-delà des cannaies.

Au XVIIIème siècle, Pinar del Rio était un territoire oublié où vivaient quelques milliers de personnes élevant du bétail. Le hasard a fait qu’ils ont rencontré les vegueros. La ville s’est considérablement développée également grâce au développement de l’industrie sucrière et à l’arrivée d’immigrants provenant des Îles Canaries pour travailler en famille dans les cultures de tabac.

La grande fertilité des terres de Vueltabajo a amené plusieurs Cubains à s’interroger sur ce phénomène. Certains y trouvaient des raisons rationnelles économiques alors que d’autres préféraient perpétuer le mythe de la région (on surnomme Cuba le pays du réel merveilleux).

Pinar del Rio a commencé à se peupler grâce aux agriculteurs. À l’Est de la province, on trouvait les plantations de café et de canne à sucre alors qu’à l’ouest était produit le tabac. À la fin du XIXème siècle, le nombre d'habitants approchait les 200 000 personnes.

En l’honneur du tabac et des bénéfices que ces cultures ont apportés à la zone, l’écu de Pinar del Rio compte un plant de tabac en fleur. De plus, l’emblème de la ville de San Juan y Martínez (épicentre de Vueltabajo) arbore une plantation en fleur accompagnée de la devise  « de mi tabaco el mundo entero proclama la fama »  (Le monde entier proclame la renommée de mon tabac).

La supériorité des feuilles récoltées sur les terres pinareñas n’est pas seulement célébrée par les Cubains (qui font le même éloge pour le rhum, le cacao ou le café produits sur l’Île !). Dans le Manuel du fumeur de havanes, signé par Zino Davidoff en 1967, la zone de Vueltabajo est reconnue comme « le berceau du meilleur tabac, du plus important Havane ».