Le Malecón de La Havane ou 8 kilomètres d’histoires



Petit à petit le Malecón s’allonge sous la lumière naissante. Les scènes habituelles reprennent leur place. Comme si rien n’était arrivé. Ou pas encore arrivé

Photo : Yen Cordero

Par: C. Medina

1819. On raconte qu'au commencement, alors que le Malecón n’était qu’un projet, l’idée était d’en faire l’Avenue du Golf. Actuellement, l’avenue de 8 kilomètres, image récurrente de la cinématographie nationale, dépasse ses objectifs premiers –connecter les différents quartiers havanais et protéger de la mer- pour métaboliser les énergies de la ville, de ses habitants.

Mardi, 10 heures. Le Malecón de La Havane ressemble à une plage. On est en juin 2015. Sur les chaises longues, sous les parasols, la bière à la main, une femme laisse le temps passer. A ses côtés, un homme s’allonge. La Biennale d’Arts plastiques de La Havane a commencé. Sous le titre Detrás del muro (Derrière le mur), le long du Malecón, un groupe d’artistes installe ses pièces : diversité d’esthétique et de discours dialoguent sur le littoral havanais.

C’est la deuxième édition de cette expérience. Comme deux ans auparavant, pendant près d’un mois la ville se consacre pleinement aux installations, joue avec, tente d’en percer le sens ; après l’exercice intellectuel, une fois l’éblouissement et la surprise dépassée, les œuvres prennent leur place, comme une extension du paysage. La piste de glace, le cube bleu profond, les fauteuils à la forme capricieuse, le chemin de roses jaunes… Comme une mise en scène, une rupture dans la routine de centaines de Havanais qui redéfinissent leur vie depuis cette sorte de frontière qu’est le Malecón.

Les noms, les âges varient. Les scènes sont immuables: sur l’avenue du port, les arrêts de bus sont pleins à craquer.  Les habitants sont pressés, impatients. Une dame passe. Elle vend des cacahuètes, des oreillettes, du pop-corn. Elle pousse un caddie. Lentement. La journée commence. Il est 17 heures. Aujourd’hui elle sera chanceuse. Elle le sent au plus profond d’elle-même. Elle parcourra une grande partie des 8 kilomètres du Malecón. Elle verra de tout. Plus rien ne la surprend. C’est ce qu’il passe quand on s’habitue, explique-t-elle.

Entre le Château de la Pointe et la rue Belascoaín –point d’arrivée de la construction en 1909, soit 8 ans après le début les travaux- des hommes pèchent, défient la saison, le trafic maritime- multiplié par les bateaux de croisière qui arrivent, déchargent et repartent- et le mouvement de la ville. Certains jours les poissons mordent à l’hameçon, d’autres fois, il n’y a pas d’exploits à raconter. Il y a des enfants, plus optimistes, qui espèrent revenir avec un poisson énorme et une histoire de cette taille.

Un peu plus loin, un jeune observe la mer. Ses amis crient, pataugent, s’éloignent un peu du bord, crient de nouveau. Un autre fait de l’exercice, évite des obstacles, des nids-de-poule. Sans perdre le rythme. Un groupe de musicien fredonne un Chan Chan sans grande passion, ce n’est pas encore la bonne heure, il y a trop de soleil et trop peu de touristes. Un couple s’amuse sur scène, le garçon indécis, sous la musique désabusée  de Los Sabrosos. Ils demandent une chanson. « El gato que está, triste y azul ». Un classique. Le groupe soupire, regarde à l’horizon. Comme Bola de Nieve (chanteur cubain), il vit la chanson qu’il interprète. Pour le refrain, place à l’improvisation, il prouve bien qu’il est Los Sabrosos. Jusqu’à quand ? « Jusqu’à ce que le Malecón soit sec », clamera un autre classique, celui-ci de notre époque.

Le défilé des propositions les plus variées est inévitable : des chips au fromage, des cacahouètes salées ou grillées, puis des bonbons et des sucettes rondes arrivent à leur tour. Ensuite des fleurs, artificielles, enveloppées dans du cristal. Et des peluches. Ce sont des femmes aux formes voluptueuses qui les vendent, les ongles faits très longs. Elles décident des meilleurs cadeaux à faire. De nouveau le charriot des chips, du pop-corn, des cacahouètes. La dame nous fait un clin d’œil et rend la monnaie. Un autre groupe fait de la concurrence à Los Sabrosos en vendant des chansons. Un peu plus loin, des maracas… ce qui est sûr c’est que si vous marchez assez vous trouverez ce que vous voulez. Il suffirait que vous le pensiez, ou nommiez. Quelqu’un viendra vous l’offrir.

Au fur et à mesure que la nuit défile, les zones de la ville adoptent une autre facette –le Malecón est le gardien des communes de la Vieille Havane, de Centre Havane et de la Place de la Révolution-, les familles s’installent sur le plus long banc d’Amérique latine qui est aussi le canapé le plus long de La Havane. Ils prennent l’air, discutent, inventent leur propre feuilleton pour se soustraire aux programmes télévisés. Et il y a de quoi. Policiers, travestis, couples, groupes de jeunes, ivrognes, photographes, touristes, chanteurs de trova, mendiants.

Fin juillet, début août, quand la chaleur s’installe et invite à une promenade, la couleur du carnaval havanais –connus sous plusieurs surnoms- fait danser le public sur les traces du peloton de danseurs de tête. Le Malecón absorbe cette énergie. Et la rend sous forme d’une vague humaine qui chante et se trémousse. La Tribune anti-impérialiste, témoin de tant de marches, de manifestations, accueille un concert. Major Lazer, un des plus récents invités, a bouleversé La Havane entière, possédée sur trois pâtés de maisons. Du jamais vu : certains intrépides escaladent les poteaux en fer qui bordent l’espace. La masse vibre sur un même rythme. Saute sur un même rythme. Impossible d’en sortir.

Contrairement aux prédictions, la vie reprend son cours. Le jour se lève. Certains saluent le soleil. Petit à petit le Malecón s’allonge sous la lumière naissante. Les scènes habituelles reprennent leur place. Comme si rien n’était arrivé. Ou pas encore arrivé.

Traduction: B.F