Le mojito, cocktail préféré des français

2013-09-13 17:45:00
Michel Porcheron
Le mojito, cocktail préféré des français

par Michel Porcheron

Pourquoi consacrer un article à cette célèbre boisson cubaine née dans à la Bodeguita del Medio? Par seulement parce que c’est un cocktail agréable, à boire avec des amis et avec modération...

Peut-être car ce fut le cocktail popularisé par Ernest Hemingway ??? Surement pas puisque le cocktail préféré de l'écrivain était le daïquiri double qu’il buvait sans modération… au Floridita.

Alors parce que le mojito est le cocktail « numéro 1 » des Français, au point qu’on parle aujourd’hui de « mojitomania », selon une étude digne de foi ? Explication nécessaire mais pas suffisante.

Donc ? L’affaire est que ce mojito cubain (pléonasme) généralement agrémenté de 4 glaçons, est un cocktail-iceberg… On explique : tout part de son principal ingrédient, le rhum.

Et derrière les comptoirs, les deux principaux fournisseurs rhumiers, Havana Club, qui n’a pas besoin d’être authentifié et la marque Bacardí se livrent une guerre totale, à l’insu du consommateur... Ce dernier est toujours convaincu qu’il boit un cocktail cubain, même avec du Bacardí... Pourtant, s’il regardait de plus près l’étiquette de la bouteille en question, avec sa chauve-souris emblématique, il verrait un détail — qui n’en est pas un — résumant à lui seul cette guerre du rhum : Bacardí a été « fondé à Cuba » « en 1862 »... C'est tout.

Car aujourd’hui et depuis des décennies le Bacardí n’y est ni fabriqué ni produit : la marque US et ses champs de canne à sucre sont installés à Porto-Rico… Rhum « cubain » pour un cocktail « cubain » ? Il y a donc bien tromperie sur la marchandise ou supercherie... Les experts de droit international préfèrent eux parler de fraude ou d'escroquerie…

L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) a bien connaissance du dossier, pendant que la Cour suprême des États Unis « étudie » une nouvelle fois l’affaire Bacardí vs Havana Club.

La commercialisation de HC est simplement interdite sur tout le territoire US. Et depuis 1997 Bacardí vend son propre… « Havana Club » en Floride et bénéficie d’une loi sur mesure que l'entreprise fit voter aux États Unis spécialement en sa faveur, communément appelée le « Bacardí Bill »… un bouclier juridique faisant barrage au Havana Club, donc à Pernod-Ricard.

Un tout récent reportage télévisé (avec images floutées et caméra cachée) a mis l’accent sur des enquêtes-terrain, à Paris, en province, dans nos campagnes, où la guerre derrière les comptoirs n’en est pas moins totale. Édifiant. D’autant plus que de nouveaux venus arrivent sur le marché prenant en marche cette « mojitomania » avec des produits dérivés… Bientôt, pourquoi pas, on trouvera un mojito sans rhum, sans feuille de menthe et sans citron vert. Et ça continuera de s’appeler mojito… qui n’est pas un nom déposé.

La « mojitomania » pourquoi pas. Attention aux contrefaçons !

Le mojito ? Un cocktail, un long drink agréable, à boire avec modération, excellent selon le savoir-faire du barman de votre choix et la qualité de ses ingrédients bien connus et choisis, au nombre de six. Sept si on ajoute le marketing et huit pour le prix.

Comme le dit votre dictionnaire usuel ― car « mojito » y figure depuis deux ou trois ans ― c’est « une spécialité cubaine » (Le Petit Larousse Illustré). Jusque là rien de bien nouveau quand on y précise que l’autre spécialité cubaine, plus ancienne, est le daïquiri.

Nom commun, le mojito serait-il devenu usuel ? La réponse est affirmative, si l’on en croit une récente enquête qui révèle que ce cocktail cubain sans shaker, est le cocktail préféré des Français...

Inconnu ou discret il y a quelques années, le mojito s’est imposé au point qu’on parle aujourd’hui de « mojitomania », un tout nouveau néologisme. « Il y a dix ans, trop peu de clients commandaient un mojito, au point qu’on leur répondait que l’on n’avait pas de feuilles de menthe pour les faire », déclare ce réputé chef barman du très chic hôtel Normandy, à Deauville. « Aujourd’hui, ajoute-t-il, en période estivale, la moyenne peut monter jusqu’à 50 mojitos par jour ». Avec quel rhum ? « Cubain, répond-il, et aucun autre. On ne peut composer de bon mojito avec un rhum agricole de la Martinique ».

Le succès du mojito, spécialité cubaine populaire depuis un plus d'un siècle, fait même l'objet aujourd’hui d’une très sérieuse étude en France. Depuis une bonne dizaine d'années, il s’expose un peu partout dans notre pays : bars, restaurants, discothèques... et même grandes surfaces ou épiceries fines.

C’est une étude des cabinets Nielsen et CGA Strategy qui le dit : « Plus de la moitié des Français, âgés de 18 à 60 ans, consomme des cocktails, avec ou sans alcool, en CHR (Cafés - Hôtels - Restaurants) et si l’on ajoute la consommation à domicile, c’est plus de 3 Français sur 4 qui sont consommateurs de cocktails». Le palmarès des plus populaires a dernièrement été bousculé par l’arrivée fracassante d’un outsider venu de Cuba, le mojito. L'enquête a été réalisée auprès de plus de 2.500 établissements et 1.000 personnes âgées de 18 ans à 60 ans.

Ainsi, le boom du mojito s’expliquerait par une tendance (plus qu’un phénomène de mode) de « consommation pérenne de cocktails, plus forte chez les jeunes », « ce qui laisse à penser que le cocktail a le vent en poupe pour les années à venir». L‘enquête Nielsen - CGA révèle « une réelle démocratisation du mode de consommation des cocktails en France. Le cocktail est en effet sorti des hôtels 4-5 étoiles auxquels on avait l’habitude de l’associer un peu trop systématiquement ».

Le cocktail le plus demandé

Aujourd’hui le mojito, qui aurait largement participé à la démocratisation des cocktails, plait autant aux hommes qu’aux femmes. Il est devenu « le cocktail le plus demandé en Cafés Hôtels Restaurants. 28 % des consommateurs de cocktails boivent du mojito, un score désormais équivalent à celui du classique « kir», précisent les auteurs dans un communiqué.

Un score équivalent à celui du kir... ? Qui n’est pas un cocktail mais un apéritif, un mélange simple (vin blanc aligoté ou champagne et liqueur de cassis de Dijon), popularisé à partir des années 50 par le Chanoine (1876-1968), qui fut maire de Dijon. Le kir, un peu ringard, a un avantage : son nom est déposé.

Pour 40% des établissements à cocktails, le mojito apparaît également dans le top 3 des cocktails les plus demandés par les consommateurs.

« Le mojito est tellement populaire qu’il devient presque une catégorie de boissons à part entière» souligne Benjamin Kuentz, responsable Nielsen - CGA en France, qui ajoute : « Le métier de barman continue de se professionnaliser et le temps où l’on trouvera une constance de qualité dans la réalisation du mojito d’un établissement à un autre n’est peut-être plus si loin... ». On ne s’improvise pas en effet barman de cocktails, et les ingrédients ne sont pas toujours bien choisis. La bonne et vraie recette n’est pas toujours respectée.

A propos de l’étude ‘Le cocktail en CHR’

« Pour appréhender la culture Cocktail en France aujourd’hui, CGA - Nielsen a quantifié la taille du marché, ses caractéristiques, les attentes des consommateurs et ses perspectives de développement. Pour appuyer les résultats quantitatifs récoltés, différentes personnalités des CHR ont été consultées et interviewées ― de quoi refléter les tendances actuelles du cocktail en France ».

Pourtant, si tout va bien devant le comptoir ou en salle car il accélère l’ambiance festive, c’est une autre histoire du monde du mojito qui se révèle quand on s’introduit derrière le comptoir.

Comme le disait le site slate.fr : « Question existentielle : Pourquoi buvons-nous des mojitos ? ».

http://www.slate.fr/dossier/13963/mojito et http://www.slate.fr/story/56555/mojito  (avec commentaires), probablement la page web la plus plaisante sur le mojito , même avec quelques approximations.

Et qui a cette formule clé : « L’engouement pour ce cocktail (excellent au demeurant, s'il est préparé dans les règles de l'art), tient au travail des marques. Nous buvons des mojitos parce qu’on en sert, et pas l’inverse ».

Après l’étude, l’enquête

Benjamin Kuentz l’a laissé entendre : il y a mojito et mojito... il parle de « la constance de qualité ».

Mais il existe un autre distinguo mojito et mojito. Derrière le comptoir, en coulisses, ce cocktail fait l’objet d’une véritable bataille, voire une véritable guerre que se livrent les deux grands fournisseurs mondiaux du rhum, l’ingrédient n °1 du mojito.

D'un côté le géant français Pernod-Ricard, qui jouit depuis 1993, après un accord avec Cuba, de la distribution planétaire du cubain Havana Club (sauf aux États Unis , chasse gardée de Bacardí) et de l'autre le portoricain Bacardí que l’on trouve partout dans le monde (sauf à Cuba).

En 1994, Pernod avait fait appel, pour sa toute première campagne de lancement du mojito en France, à deux barmen cubains de Cuba, Raúl Domínguez et Manolito Carbajo.

Près de 20 ans plus tard, la surenchère a fait que le mojito est désormais présent dans tout l’Hexagone, y compris dans nos campagnes. Pour l’un des deux groupes mondiaux, il s’agit de faire mieux et plus que l’autre. Et vice-versa. Si concurrence agressive il y a, le consommateur en ignore tout : il commande, déguste son mojito, donc un cocktail à base de rhum blanc de marque, sans même l'avoir choisie.

Havana Club ou Bacardí ? Le choix n’intéresse et ne concerne que les barmen, tenanciers, gérants, etc... formés, « armés » pour n’imposer qu’une seule marque dans leurs établissements. On n’y prononce jamais le nom de l’autre marque. Business oblige.

Les consommateurs consomment du mojito, désormais massivement (à boire avec modération), avec grand plaisir. Si la plupart du temps ils ont demandé une spécialité cubaine venue de Cuba, ils ignorent quel rhum ils boivent (sauf soirée sponsorisée tous azimuts). S’ils l’ignorent, ils ne connaissent pas non plus le différend énorme qui existe entre les deux groupes mondiaux, différend porté jusqu’à la Cour Suprême des États Unis. (On peut voir l'article de Cuba Coopération : http://s147752339.onlinehome.fr/cubacoop/spip.php?article1187).

Arrêt sur une image qui résume tout

En trois pages web récentes en français, voici la position de Cuba :

http://www.granma.cu/frances/cuba-f/7jun-Bacardi prive.html

http://www.granma.cu/frances/cuba-f/28may-Declaration du.html

« La guerre » entre Havana Club et Bacardí, qui sont les deux seuls rhums réputés valables pour faire le vrai mojito, celui de Cuba, a été au centre d’une enquête menée par Nadjet Ghemzi, pour une grande chaine par l’audience (ce soir là, plus de 2 millions de téléspectateurs étaient au rendez-vous). Cette émission du dimanche est connue pour sa thématique : aller tenter de voir ce que (nous) cachent les business, les vrais, les faux, les illégaux, les trafiqués... Dans ce reportage, certaines images sont floutées, certaines séquences tournées en caméra cachée.

Dans cet établissement parisien, le mojito peut représenter à lui seul jusqu’à 30 % du chiffre d’affaire de la soirée.

A Bordeaux, dans ce bar à cocktails latinos, on sert 2.000 mojitos par soir (à 5 euros le verre). Le taulier a besoin de 45.000 bottes de menthe par an, 20.000 litres de rhum et une énorme quantité de citron. Avant même l’heure de l’ouverture, il prépare à l’avance des centaines de verres alignés à perte de vue sur le comptoir. Il annonce la couleur : il n’utilise qu’une seule marque : le Bacardí, dont une bouteille apparait en gros plan.

Mais si on regarde de plus près l’étiquette de Bacardí, il y a un détail, souligne l’enquête, qui résume à lui seul la guerre du rhum : il est écrit, ce qui est exact : « fondé à Cuba » (casa fundada en Cuba, 1862), et non « fabriqué à Cuba »... Bacardí fait sa pub avec le mot « Cuba » et son consommateur est persuadé qu’il boit « cubain ». Grosse erreur. Il boit du rhum au mieux portoricain...

A Amboise, face au Château, le jeune Yann veut ouvrir un bar branché. Il lui en coutera 80.000 euros, mais de généreux alcooliers donateurs se pressent au portillon pour réduire la facture de Yann, avec un contrat verbal qui ne laissera aucune trace. « Ce qu’on veut, c’est avoir notre nom sur les cocktails, les clients ne boiront qu’une seule marque, tu dois choisir ton camp». Tout sera estampillé au logo de l’alcool.

Ce genre de « technique d’infiltration », d’action choc de terrain, est pratiqué en permanence. D’autres sont adaptés en fonction de l’établissement, comme dans cette discothèque de province ou, plus haut de gamme, au bar d’un grand hôtel de Deauville, où Hortense et Géraldine donnent un cours aux barmen pour qu’ils deviennent « des ambassadeurs » de... Bacardí.

Laquelle marque vient de faire appel à Laurent G. « une sorte de savant fou du cocktail », pour un mojito de laboratoire, le Paris-Paris, à 14 euros le verre pour un prix de revient de 4 euros...

Mojito et dérivés

Le mot « mojito » est tellement « tendance » que ce bon vieux cocktail de Cuba se décline désormais... à l’infini, hors du sillage des deux géants mondiaux : mojito sans rhum (!) mais avec calvados (il s’appelle alors mojiDos…), mojito bio, fraise, framboise , betterave rouge, mojito prêt-à-boire en packaging semblable à celui des compotes pour enfants, « mojito basque » à base d’ une liqueur verte locale (entre autres exemples, car il doit bien exister le mojito breton ou alsacien...) ou encore cette bouteille (20 euros), réservée aux professionnels, qui y trouvent une mixture à laquelle ils ajouteront simplement rhum et eau gazeuse.

L’argument du marché : le vrai mojito frais serait trop long à préparer, voilà « son talon d’Achille ». Avec la mixture en question, il faut 30 secondes pour un verre contre deux minutes au moins pour un vrai mojito frais. Les barmen et les industriels ont beaucoup d’imagination. Il n’est pas certain que toutes ces mixtures convaincront particuliers et professionnels.

Quant à la recette du mojito, forcément venue de Cuba, rien ne vaut une visite au site de la septuagénaire Bodeguita del Medio, rue Empedrado à la Havane :

Dans l’ordre et dans un grand verre cylindrique :

-deux cuillerées de sucre de canne blanc

-du jus d’un demi citron vert

-deux branches de hierbabuena (sorte de feuilles de menthe)

-9 centilitres d’eau gazeuse

-bien remuer avec un petit pilon de bois

-4,5 cl de Havana Club (anejo 3 ans)

-4 glaçons

Consulter :

http://www.havana-club.fr/fr/fr/mojito

http://www.havana-mojito.com/es/historia-bodeguita-del-medio

http://www.havana-mojito.com/lang/es/downloads/mojito-receta-20.pdf

http://www.havana-mojito.com/#/es/game/

Pour compléter cette « mojitomania », puisque « mojitomania » il y a, on peut citer deux ouvrages publiés avant cette mode en faveur de notre spécialité cubaine :

- Le Sixième sens du barman (1981, 86 p.) avec des textes du Cubain H. Zumbado

- et, carrément (géo) politique, Rhum Bacardi : CIA, Cuba et Mondialisation (2000, 187 p, ed. EPO, Bruxelles) du Colombien Hernando Calvo Ospina, avec une préface de James Petras.

On peut télécharger gratuitement Havana Club Mojito sur App Store (Âge minimum pour télécharger cette application : 17 ans). Au programme, on trouver la liste de course avec la liste des ingrédients nécessaires, la géo-localisation pour trouver les bars qui en ont, des fiches-recette, et son histoire.

Très bonne dégustation, toujours avec modération !

Association Cuba Coopération

L’Association Cuba Coopération France, dont le but est d’œuvrer au rapprochement entre la France et Cuba, a été créée par Roger Grévoul il y a plus de 10 ans. Aujourd’hui ancrée au cœur des réalités économiques et sociales de Cuba, elle est devenue l’association-clef de la Coopération entre nos deux pays. 

Page web : http://cubacoop.org/?lang=fr

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