Le «Nimotuzumab» modifie le pronostic du cancer à Cuba


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L’anticorps monoclonal « Nimotuzumab » est l’un des produits phare du Centre d’Immunologie Moléculaire (CIM) de Cuba. Diagnostiqué pour soigner les cancers du cerveau et de la gorge à un stade avancé, les gliomes hautement malins et les tumeurs de l’œsophage, ce produit exclusivement cubain fait actuellement partie de neuf essais clinique en cours. Il devrait être enregistré dans d’autres laboratoires dans les années à venir.

Comme la plupart des gens, la première chose à laquelle Dionisio a pensé lorsqu’il a entendu les mots “cancer” et “stade avancé” fut que l’issue serait fatale et irréversible, à savoir la mort. Pourtant, à 60 ans, il se sentait toujours jeune et vaillant, encore capable de travailler. L’impertinence d’avoir évité cet embarrassant examen de la prostate pendant si longtemps malgré les désagréments occasionnés ne méritait pas, selon lui, une punition aussi radicale.

Cependant, son point de vue changea radicalement lorsqu’il eut la chance de faire partie de la cinquantaine de patients ayant été retenus pour la phase II de l’essai clinique du vaccin Heberprovac, mené par le Centre d’Ingénierie Génétique et Biotechnologie (CIGB) de la province de Camaguey. En attendant sa consultation de suivi dans la salle d’attente, un sourire éclatant illuminait son visage et avec la grâce caractéristique du cubain rigolo et spontané, il affirmait que les effets secondaires de ce traitement hormonal (perte de la libido ou impuissance) n’avaient pas entaché sa capacité d’aimer la vie jour après jour.

Selon les médecins chargés de cet essai clinique, Jesús Junco du CIGB de Camaguey et Ranfis Rodríguez de l’Hôpital Marie Curie spécialisé dans le cancer, des résultats très positifs ont été obtenus concernant le traitement de l’adénocarcinome de la prostate à des stades avancés, bien qu’il s’agisse encore d’une étude récente.

L’Heberprovac entraîne la diminution des niveaux de testostérone, ayant ainsi une répercussion favorable sur la baisse des valeurs de l’Antigène Spécifique de la Prostate et la réduction de la taille de la prostate, signes que le cancer est maintenu sous contrôle. Les chances de survie sont alors accrues.

On espère que dans un futur proche, il puisse égaler voir dépasser les traitements standards tels que le Zoladex, trop coûteux pour Cuba sur le marché international. En le comparant à celui-ci, selon le le docteur Rodríguez, oncologue chargé du suivi des patients, le vaccin étudié affiche des résultats tout à fait similaires. De plus, on constate parmi ces patients une amélioration de la qualité de vie suite à la suppression d’autres symptômes, tels que la miction fréquente, les infections urinaires et la douleur.

Actuellement, plusieurs établissements cubains réalisent des études de différents types, aussi bien en hormonothérapie, avec l’Heberprovac, que d’autres effectuées par le CIM et basées sur la réponse immunitaire de l’organisme, favorisant un changement dans les pronostics associés aux tumeurs malignes.

En tant que première cause de décès à Cuba, l’intérêt de la communauté médicale et scientifique est d’arriver à les traiter en tant que maladies chroniques et contrôlables, et non pas en tant que maladies potentiellement mortelles. Elles représentent cependant un taux encore élevé de décès (204.8 par 100.000 habitants), d’après l’édition 2013 de l’Annuaire Statistique du Ministère de la Santé Publique.

L’immunologie a la parole

Directrice des Essais Cliniques du CIM, le docteur Tania Crombet est une passionnée d’immunologie, et principalement des effets bénéfiques de celle-ci dans le traitement du cancer.

Elle affirme que la pharmacopée concernant cette maladie sera marquée par l’immunothérapie dans un futur proche. « Elle s’utilise en tant que complément de la chirurgie, la radiothérapie et la chimiothérapie. Mais elle comporte des avantages auprès de ces approches conventionnelles étant donné qu’elle se base sur la reconnaissance de cibles essentiellement présentes dans les tumeurs. A la différence de l’irradiation ou la chimiothérapie, les médicaments tels que les anticorps monoclonaux ou les vaccins thérapeutiques n’abiment pas les tissus sains ».

La propre toxicité des traitements traditionnels accorde à l’immunothérapie le privilège d’une exposition prolongée, y compris durant des années. Cela favorise ainsi la régression des tumeurs qui, bien qu’elle ne soit pas totale – on ne peut en effet parler à ce stade de guérison du cancer –, permet cependant une stabilité et un contrôle de la maladie, une meilleure qualité de vie des malades, surtout à un stade avancé, et une plus grande espérance de vie.

Le docteur Crombet explique que « ce n’est pas pour rien que l’immunothérapie oncologique a été considérée comme l’avancée scientifique de l’année 2013 par des publications prestigieuses telles que la revue Science. Ce, étant donné qu’on étudie actuellement plus de 300 anticorps monoclonaux et plus de 300 vaccins thérapeutiques dans le monde entier. Compte tenu du travail du CIM, qui fête cette année ses 20 ans, et de celui d’autres établissements du pôle scientifique, Cuba s’insère dans ce panorama avec des succès à venir très prometteurs, grâce à des médicaments tels que l’anticorps Nimotuzumab, enregistré dans une trentaine de pays, ou les vaccins Cimavax EGF et Vaxira, étudiés contre le cancer du poumon, qui est le plus mortel auprès de la population cubaine ».

Le CIM étudie 25 nouveaux produits et dirige des essais cliniques auprès de pays de la Communauté Européenne, d’Asie et d’Amérique Latine. Il a par ailleurs réussi à se placer dans la surveillance primaire avec des recherches comprenant plus de mille patients des polycliniques de toute l’île. C'est un succès majeur si l’on prend en compte le fait que le traitement utilisant des médicaments oncologiques n’est pas une pratique courante au niveau des établissements de santé. La spécialiste souligne également que l’on peut remarquer que « Cuba est un des pays ayant appliqué le plus d’immunothérapie auprès de la population, si l’on additionne les expérimentations faites dans les centres de soins secondaires et tertiaires ».

Il existe également un deuxième axe de recherche sur l’identification des bio-marqueurs aussi bien sur les sérums que les tumeurs. Cela permet de savoir quels sont les patients qui auraient un meilleur pronostic clinique face aux médicaments, y compris ceux déjà déclarés, favorisant nettement les chances de survie. « Si l’on faisait une sélection des patients ayant à priori les meilleurs résultats, on pourrait augmenter les indices de survie de 25 à 50% par exemple, à partir de la prise de ces médicaments. Envisager la thérapie à travers l’intervention ouverte à une population ayant le plus de moyens est une tendance mondiale, ce qui nous permet de bien savoir quelle est la thérapie adaptée à chaque type de patient ».

“Nimotuzumab”: produit phare

Un des produits phares du CIM est l’anticorps monoclonal « Nimotuzumab » qui a été enregistré pour soigner les cancers du cerveau et de la gorge à un stade avancé, les gliomes hautement malins et les tumeurs de l’œsophage. Celui-ci reconnait une diane cruciale dans l’oncogenèse en tant que récepteur du facteur de croissance épidermique qui, lorsqu’il est altéré, déclenche la prolifération incontrôlée ou des métastases ainsi que l’angiogenèse ou la vascularisation de la tumeur, signaux qui évitent la mort programmée de la cellule.

L’anticorps monoclonal bloque ce facteur et la cellule cesse de proliférer. On évite ainsi les métastases et il a été démontré chez certains patients la régression partielle et chez d’autres la stabilisation de la maladie, augmentant ainsi les chances de survie.

Actuellement, ce produit exclusivement cubain fait l’objet de neuf essais cliniques en cours et on espère qu’il sera enregistré dans d’autres pays dans les années à venir. Selon le docteur Crombet, on étudie en Italie son utilisation sur les gliomes pédiatriques, en Allemagne sur le cancer du pancréas et au Japon sur le cancer gastrique.

Le chemin est encore long à parcourir car les souffrances liées aux cancers font toujours partie des principaux problèmes de santé à Cuba. Une population qui vieillit et un taux plus élevé de l’espérance de vie sont des facteurs qui placent cette maladie irrémédiablement parmi les premières causes de mortalité.

Il s’agit là d’un défi partagé entre le personnel médical et les cadres dirigeants de la santé publique, chargés de la planification des stocks de médicaments dans les hôpitaux et des prescriptions adaptées. Il est donc nécessaire qu’ils soient considérés comme étant un complément effectif du contrôle global de la souffrance.

Selon le docteur Jorge Juan Marinello, président de la Société Cubaine en Oncologie, Radiothérapie et Médecine Nucléaire, la prévention et le dépistage précoce continuent cependant d’être les meilleurs alternatives thérapeutiques.