Le nouveau visage du port de La Havane

2014-05-16 20:39:36
Marjorie Peregrín
Le nouveau visage du port de La Havane

Dans le contexte d’actualisation du modèle économique cubain, le projet de la Zone Spéciale de Développement de Mariel se présente comme une entrée de l’économie cubaine dans une nouvelle aire et dans le XXIème siècle. Ce projet va permettre la restructuration du littoral jusqu’à présent portuaire, cherchant à favoriser l’accès des habitants de La Havane à sa baie. Il va mettre en valeur la zone-dite pour la transformer en un des centres les plus modernes de la capitale.

Por:  Marjorie Peregrín y Onedys Calvo

Dans la zone côtière de l’actuel Centre Historique de La Vieille Havane, des travaux ont lieu à plusieurs endroits, depuis le Quai de Caballería jusqu’aux vieux Entrepôts de San José. Le bâtiment des Douanes et ses embarcadères, « l’Emboque de Luz », la Promenade Maritime de Paula et l’ancien quai du tabac et du bois sont aussi concernés.

Orlando Inclán, de la Direction Générale des Projets d’Architecture et d’Urbanisme du Bureau de l'Historien de la Ville (OHC), précise que le projet en est à 50% de sa réalisation. Cette année, des étapes très importantes doivent avoir lieu comme l’achèvement de la Promenade Maritime et les travaux de « l’Emboque de Luz » afin de lui rendre sa fonction initiale d’accostage de la « lanchita de Regla ».

La brasserie, située sur l’ancien quai du tabac et du bois, est pratiquement terminée, affirme sa collègue Claudia Castillo. « En effet, la partie architecturale et d’ingénierie est finie. Il ne manque plus que la fabrication de la bière, dont l’installation du matériel se déroule actuellement ».

Depuis 2009, la Direction Générale des Projets d’Architecture et d’Urbanisme a décidé de transformer cette zone en une nouvelle partie du Centre Historique de la ville. C’est un engagement dont les idées générales et les ressources proviennent de l'OHC avec la collaboration d'autres partenaires comme l’Entreprise des Travaux Maritimes ou le Groupement Public de la Gestion de la Baie.

“Ce qui est intéressant concernant la baie, c’est la façon dont elle s’est adaptée durant chaque période historique aux besoins de La Havane. Ce fut d'abord un port d’escale puis un port commercial, ensuite un port industriel et, à présent, il faut la transformer en ce que la ville en exige » affirme Inclán. Il se souvient que ce projet a démarré vers 2006. C'était lorsque, en plus de Mariel, des options de refonte de Matanzas ou Cienfuegos étaient étudiées concernant le développement d'un nouveau port.

Les entrepôts de San José ont été réaménagés en 2008 ; ils font suite à un projet de l’architecte Vivian Álvarez Isidrón. Ils représentaient la mise en place d’un espace du patrimoine industriel dédié à présent à accueillir des centaines d’artisans présents dans ce qui est devenu « le marché ».

“Ceci fut presque traumatisant pour certains artisans car ils étaient habitués au quartier de la Cathédrale. Ils se pensaient soudain au bout du monde, imaginaient avoir été expulsés du Centre Historique. Aujourd’hui, ils se sont intégrés au lieu. La zone fait partie du Centre Historique et ne désemplit pas de visiteurs, aussi bien locaux qu’étrangers ».

L’activité dans les vieux Entrepôts de San José s'est développée également sur un autre ancien quai connu comme étant celui du tabac et du bois. A cet endroit là, après des travaux d’ingénierie et de rénovation, la brasserie actuellement en construction ouvrira prochainement au public.

“On parle d’un endroit où l’on produira et servira de la bière, entouré de jardins extérieurs donnant sur la mer et où se mêlent des caisses de bois rappelant les travaux de transferts de  marchandises d'autrefois. On va ouvrir environ la moitié de l’entrepôt. Il s’agit de milliers de mètres carrés. La deuxième moitié, sur laquelle on travaille actuellement, deviendra prochainement une zone commerciale, très proche de ce qui se fait déjà dans les Entrepôts de San José », explique Claudia.

“Pour résumer, la brasserie est à présent terminée et elle offre une des plus belles vues nocturnes du lieu. Nous sommes très satisfaits et nous imaginons l’explosion d'une nouvelle vie en soirée dans ce quartier et la présence de nombreux visiteurs lorsque la brasserie sera en activité.  Une Promenade Maritime verra également le jour. »

Patrimoine industriel

Les spécialistes expliquent que la notion de patrimoine industriel est relativement récente, plus précisément depuis la fin du siècle. On en connait pourtant le développement dans les années 80 et plus récemment, dans les années 2000.

Il y a de grands parcs industriels en Europe, ainsi qu’au Mexique, en Colombie ou dans le sud du continent. Mais dans ces régions d'Amérique, ce n’est pas un patrimoine aussi valorisé et reconnu que certains bâtiments du 18e siècle ou de typiques maisons coloniales.

“C’est un patrimoine très attirant pour de nouvelles fonctionnalités dans les centres historiques et autres espaces urbains, car il s’agit de grands entrepôts vides, avec une qualité de construction impressionnante. Ils peuvent souvent accueillir des projets d'envergure et de développement», précise Claudia.

Inclán, de son côté, considère que l'un des intérêts du patrimoine industriel est sa façon d’adopter le style contemporain. « Nous intervenons sur des structures d’acier qui furent très contemporaines à leur époque et qui transmettent encore cet esprit, marqué par leur fonctionnalité d'origine ».

Il existe encore aujourd'hui des bâtiments magnifiques faisant partie du projet tels que celui des Douanes qui sera également restauré. « C’est l’un des bâtiments principaux de la zone du port, d’environ 300 mètres de long. Il va permettre de créer un grand  parking, le stationnement étant l'un des problèmes du Centre Historique », rappelle l’architecte.

“Nous pouvons compter aussi sur le quai central, celui de la Machine, pour obtenir une zone de stationnement. Le bâtiment pourra recevoir d'importantes manifestations pour lesquelles il manque de l’espace dans le Centre Historique : conventions, grands évènements culturels, mais aussi centres commerciaux, emplacements de bureaux… Jusqu’à présent, il n’y a qu’un seul embarcadère, celui de San Francisco, pour recevoir les croisières. Mais il se peut que celui de Santa Clara adopte cette fonction également dans le futur ».

Travaux, pierres et histoire

Le fait de rénover ou de construire des structures sur l’eau rend les travaux plus complexes et nécessite l’intervention de l’Entreprise des Travaux Maritimes. Pour démolir les anciens Embarcadères Publics, espace qui couvrira la promenade flottante, une grue spécialisée a été apportée, seule habilité à ce genre de travaux.

Quand les engins ont commencé à retirer tout le remblai, ils sont tombés sur une couche de pierres basaltiques, connues sous le nom de « pattes d’éléphant ».

Ce sont des pavés très grands, d’environ 40cm par 40cm, qui ne se fabriquent pas à Cuba et qui, en général, arrivaient en tant que lests des bateaux. L’idée de les utiliser dans le projet a aussitôt surgi. « C’est le meilleur sol qui puisse exister : un luxe », annonce Inclán.

Un des ouvriers raconte: “Nous avions un ancien mur, une jetée du 19e siècle qui fut peut-être reconstruite au 20e siècle, mais qui a longtemps été négligée… Pendant que nous travaillions à sa remise en état et que nous avions posé les premières pierres, elle s’est effondrée et est tombée dans la mer. Nous avons dû alors reconstruire la jetée depuis les fondations… Nous avons creusé, apporté les fameux caissons, qui se remplissent de béton et qui garantissent que la mer ne vienne pas frapper et emporte le terrain. C’est sur cette structure que nous reconstruisons à nouveau la promenade et le mur ».

Parallèlement à cette construction, il y a aura un nouvel embarcadère flottant, qui s’avance dans la baie. Ses fondations dans les fonds marins nécessitent l’intervention de plongeurs, afin de pouvoir « projeter » le béton capable de contenir également les marées, puisque l’embarcadère est flottant. Il reliera entre eux les Entrepôts de San José et la brasserie avec « l’Emboque de Luz ». Ainsi, l’ancienne structure se transforme peu à peu, elle deviendra un moderne terminal pour la « lancha de Regla ».

Retour de l’Histoire

“L’Emboque de Luz” est un des autres chantiers complexes et sera l’endroit où les vedettes qui traversent la baie accosteront.

Il existait dans la baie de La Havane un ancien système « d’accostage ». Il comprenait l'« emboque de Guanabacoa » aujourd'hui disparu. Celui de Luz était l’embarcadère principal car, en plus d'une petite navette, il avait la particularité de recevoir le ferry de Cayo Hueso à La Havane. Certaines d’entre elle sont arrivées là pour être testées avant d'être présentées sur le marché américain », explique Inclán.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, un centre de pompiers fut nécessaire et « l’Emboque de Luz » se partagea alors entre le terminal du ferry de Cayo Hueso, la « lancha de Regla » et les pompiers, jusqu'à la Révolution. Lorsque cessèrent les voyages entre Cayo Hueso et La Havane, il ne servit qu’aux pompiers jusqu’aux années 2000.

Il tomba en désuétude et finit dans un tel état de détérioration qu’il fut question de le démolir. « La Commission Provinciale des Monuments agit rapidement en 2009 et parvint à le sauver en stoppant les plans de démolition. Se posa alors la question de son utilisation, au même moment où l’on revoyait le projet de réaménagement de la zone. Il fut alors décidé de lui redonner sa fonction première: l’accostage de la « lancha de Regla ». On construisit sur le niveau supérieur une zone de cafétéria/mirador. C’est un bâtiment totalement ouvert dont le principal intérêt est la structure. D'autres projets sont en cours pour récupérer également celui de Regla ».

Claudia précise qu’il est question de le rendre contemporain, qu’il reflète la mobilité à l’intérieur de la baie ou bien « la façon dont nous voulons que fonctionne la mobilité à l’intérieur de la baie ».

“Dans le futur, il est question que soient également remplacés les bateaux, mais cela comporte d’autres implications à différents niveaux. Nous sommes tous convaincus de la nécessité de ce changement.

Nous avons la chance que des bateaux de petit format sont déjà fabriqués à Santiago de Cuba, ce qui peut rendre ce projet complètement cubain, fait par des ingénieurs cubains et fabriqués sur l’île ».

Inclán indique que l’objectif est de faire de « l’Emboque de Luz » un lieu de mobilité qui fonctionne en tant que zone de transport alternatif… Qu’on puisse arriver en bateau, prendre la « guagua » (bus dont l’arrêt est déjà en face) ou le vélo vers le centre historique, ou bien parcourir à pied la Promenade Maritime… Qu’il y ait différentes options pour se déplacer et que le lieu en soit la zone centrale.

Le futur en provenance du passé

« La Promenade Maritime flottante est conçue pour unir tout ce tronçon : l’idée étant de tirer profit de la caractéristique d’espace public de la zone et de récupérer cette relation entre le citoyen et la mer. Auparavant cela était très difficile : il s’agissait d’installations industrielles, d’entrepôts aux accès limités… Mais avec ce projet, il devient possible d'en récupérer l’espace pour la ville, les vues sur la mer et le patrimoine industriel. On recherche également à voir cela avec une optique de durabilité en prenant conscience de la mémoire portuaire », continue le spécialiste de l’OHC.

Ce n’est qu’une question de mois pour que la promenade maritime unisse « l’Emboque de Luz » avec la zone de la brasserie et des Entrepôts de San José. Celui-ci sera parallèle à la « Alameda de Paula », la promenade la plus ancienne de la ville, et rapprochera définitivement les habitant de La Havane de la baie.

Pour Inclán, le projet du nouveau « Port Vieux » est “une opportunité pour la ville. Cela démontre ce que l’on peut faire pour elle avec nos connaissances, nos efforts et nos engagements. C’est un cadeau pour La Havane et ses habitants ».

Un des ouvriers, qui travaille sur la zone de la promenade parallèle à la “Alameda de Paula”, fait une pause et parcourt du regard l’endroit, depuis la brasserie jusqu’aux ferrailles de “l’Emboque de Luz” et plus au loin l’énorme bâtiment des Douanes. «  En un an, cela va être un endroit complètement différent. Il faudra venir voir cela ».

 

Découvrez des nouvelles opportunités d'affaires avec Access Cuba

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

Sur le même thème