Le parcours du sucre

2014-09-03 03:09:03
Yuris Nórido
Le parcours du sucre

Il se peut que l’industrie du sucre ne retrouve jamais sa place d’honneur dans les recettes du pays. Il est même probable que les usines fermées ne ré-ouvrent pas. Mais on sent une pointe d’optimisme. A Cuba, une usine est bien plus qu’une simple carcasse de fer. C’est un être vivant, un centre névralgique. Il détermine les habitudes du village. C’est une présence éclatante.

Par Yuris Nórido

Photos : Alejandro Ramírez Anderson (OnCuba)

L'usine sucrière Primero de Enero – appelée Violeta avant la révolution – a dépassé cette année son quota de production de sucre de canne. Pour les habitants de mon village natal, ce fut une nouvelle fabuleuse qui les fit sortir dans la rue pour fêter l'évènement.

Bien qu'ayant quitté Violeta il y a presque vingt ans, j’étais moi-même très heureux d’apprendre cette nouvelle au journal télévisé de la chaîne nationale.

Un de mes amis a trouvé que ma réaction était exagérée. « Voir quelqu’un sauter de joie parce qu’une usine a rempli son quota de production me parait être une image tout droit sortie d’un film sur le réalisme socialiste ».

Mon ami est né et a toujours vécu en ville. Il ne sait vraisemblablement pas que les centaines de milliers de cubains nés et élevés dans les « bateyes » (propriétés rurales) sucrières partagent une même culture. Il s’agit de celle liée à la canne à sucre, décrite par tant d’écrivains, de sociologues et d’historiens au cours des deux derniers siècles.

L’immense majorité des habitants d’un « batey » ont d’une façon ou d’une autre un lien avec la sucrière.

Celle-ci est bien plus qu’une simple carcasse de fer. C’est un être vivant, un centre névralgique. Il détermine les routines du village. C’est une présence éclatante. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’elle respire.

Violeta a rempli son objectif mais d’autres centrales n’ont pas été à la hauteur des prévisions. Il faut le dire haut et fort : l’industrie de la canne à sucre à Cuba, qui fut pourtant le moteur de l’économie nationale durant des années, ne vit pas sa meilleure époque.

Avec la crise des années 90 suite à la chute de l’Union Soviétique, la production ne cesse de diminuer.

La disparition du bloc socialiste nous priva d’un marché qui jusqu’alors était sécurisé et bénéficiaire. Dans ce contexte international, les prix du sucre ont chuté de façon vertigineuse. L’infrastructure manufacturière vieillit et il n’y eu bientôt plus d’argent pour les investissements. L’agriculture de la canne à sucre ne put produire la matière première nécessaire… Une bonne partie de l’industrie devint inefficace.

Certains attribuent le déclin du secteur à des problèmes d’organisation ou de politiques de direction erronées. Il est clair que cela fait partie des causes de cette évolution et le débat national à ce sujet est toujours d’actualité.

Mais tenter d’apporter des soins palliatifs à cet empire est en quelque sorte inutile. La place de l’industrie du sucre a été supplanté par le tourisme et les services, dans une dynamique quelque peu logique, voir même pour certains, inévitable. La décision fut donc prise de fermer la plupart des usines.

D’un point de vue macroéconomique, cela a peut-être été une mesure nécessaire voir inévitable. Mais il est clair que l’impact social fut et continue d’être important. Des milliers de cubains ont perdu ce lien qui, des années auparavant, semblait inébranlable. En l’espace de quelques années, ils furent témoins de la fracture, ou tout du moins de l’affaiblissement considérable d’une tradition nationale.

Fort heureusement, cette tradition n’est pas complètement perdue. Violeta et un certain nombre d’autres usines sucrières en activité en sont la preuve vivante. Mais le déracinement et l’inertie se sont emparés de nombreux anciens centres de fabrication du sucre.

C’est le cas de Bolivia, anciennement nommée sucrière Cunagua. Ce « batey » est une merveille en termes d’architecture. J’y suis passé il y a quelques temps. Cela ressemble à un petit village de carte postale. Mais cela ressemble aujourd'hui à un village endormi. Les rues sont pratiquement vides. On y respire un calme pesant, les minutes s’allongent… Assis sous un arbre touffu, en plein centre du parc de la propriété, j’ai croisé quelques personnes âgées.

Comme on pouvait s’en douter, ils avaient travaillé dans cette usine, fermée il y a quelques années. Ils m’ont parlé de ce lieu avec beaucoup de nostalgie, évoquant leurs roulements de travail, l’agitation au petit matin, le sifflement des locomotives, les odeurs de miel…

Ils y ont travaillé toute leur vie. Et avant eux, leurs pères. Et avant leurs pères, leurs grands-pères.

“ Lorsque la sirène a sonné pour la dernière fois, je me suis mis à pleurer, j’avais quatorze ans lorsque j’ai commencé à travailler là-bas” me raconta l’un des vieux. Par-dessus la cime des arbres se dresse la cheminée de cette raffinerie de sucre désactivée. Témoin silencieux.

Je suis repassé à Violeta, qui se trouve à quelques kilomètres de Bolivia. La différence est flagrante. En descendant de l’autobus, la sirène qui indique la fin d’un roulement de travail retentit. Les gens d’ici appellent cela « el pito » (le sifflet) de la sucrière, habitués à calculer le temps aux coups de sifflets cycliques de l’usine.

Les trains chargés de cannes à sucre entraient dans la raffinerie. Un nuage de « bagacillos » (particules de bagasses brulées, résultant du broyage) flottait dans les airs, salissant les draps étendus dans les jardins. L’odeur de miel enivrait. Les gens allaient et venaient.

Le village vivait. C’est ça la grande chance de Violeta. La sucrière est en activité et tourne à plein pot. A l’heure actuelle, c’est une des plus performantes du pays. «  Le sucre qu’elle produit est vraiment excellent, c’est presque dommage de devoir le manger » me dit fièrement une voisine de ma mère, qui travaille à l’entrepôt.

Il se peut que mon ami ne puisse comprendre cette fierté. Mais à Violeta, tout le monde considère l'usine comme un patrimoine personnel. Ils se réjouissent de son bon fonctionnement, s’inquiètent lorsqu’il y a des soucis, souffrent lorsqu’elle est à l’arrêt. Les plus âgés sont même capables de savoir si les choses vont bien ou pas rien qu’au son des machines au petit matin.

L’entrée en vigueur de la nouvelle Loi sur l’Investissement Etranger (approuvée en mars dernier) peut avoir une influence décisive sur le redressement progressif de l’industrie sucrière à Cuba.

La participation de capitaux étrangers peut, pour ne pas dire doit, dynamiser le processus d’investissements en cours. Certains entrepreneurs, en provenance de pays produisant de grandes quantités de sucre, ont montré un certain intérêt pour développer ce secteur et ont identifié un fort potentiel concernant la main d’œuvre qualifiée.

Certes, il ne faut pas s’attendre à des solutions miracles, et il se peut que le sucre ne récupère jamais sa place d’honneur dans les recettes du pays. Il est probable que les sucrières fermées ne ré-ouvrent pas. Mais on sent une pointe d’optimisme. Et dans les raffineries en activité, on travaille avec envie, avec volonté… en bonne partie grâce à cette culture bien ancrée et toujours présente malgré les aléas.

BBC

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