Le rap cubain, du Bronx à « la Aldea* »



Le rap survit toujours à Cuba, plus de deux décennies après son arrivée sur l’île. L'apathie institutionnelle, les contradictions dans le mouvement hip-hop et l'avalanche plus récente du reggaetón n'ont pas été suffisantes  pour que ce genre musical, enraciné dans les secteurs les moins favorisés économiquement, disparaisse des scènes nationales.

Au début il a été rejeté car les chanteurs imitaient la façon étasunienne de se vêtir et de s’exprimer. Ensuite, quand ses créateurs  ont incorporé des éléments de la culture nationale dans les rythmes et l'image, leurs paroles critiques vers les problèmes de la société cubaine ont provoqué la méfiance institutionnelle et la censure dans les médias et les espaces publics.

Le hip-hop arrive, par la porte de derrière

Au cours des années 80. Alors que les Cubains commençaient à jouir d'un certain confort matériel, en Union Soviétique et dans les pays de l'Europe de l'Est, les principaux alliés de La Havane, se développaient les changements qui mettraient un terme au socialisme. Durant ces années sont apparus les premiers danseurs de breakdance et quelques groupes ont commencé à copier la tenue des rappeurs étasuniens, qui arrivait au moyen de vidéo clips et de films. Le mouvement, né dans les années 70 dans la communauté afro-américaine du Bronx, à New York, avait traversé le Détroit de la Floride.

Le débarquement de la culture hip-hop, qui inclut en outre les graffitis et la présence de MC (master of ceremony) et DJ (disc-jockey) s'est produit, d'une part, du fait que les marins de la marine marchande rapportaient des cassettes audio et vidéo, mais surtout grâce aux stations de radio du pays voisin du nord, captées dans les quartiers havanais d'Alamar, de Cojímar et de Bahía. Le gouvernement cubain arrivait à bloquer les programmes financés par Washington pour le renverser, toutefois, les ondes musicales circulaient librement.

La crise est arrivée alors que personne ne l'attendait, au début des années 90. Cuba est restée sans approvisionnement, sans subvention, sans marché et l'économie a sombré dans un abîme dont elle n'est pas encore sortie complètement.

Les difficultés économiques ont accentué les problèmes sociaux et les vieux fantômes de l'inégalité ont réapparu. Le racisme, qui avait été officiellement éradiqué de la sphère publique, resurgit dans les nouvelles réalités, qui primaient la compétitivité et accentuaient par conséquent les désavantages d'un secteur démographique : les Noirs et les Métis. Quatre décennies n'ont pas été pas suffisantes pour effacer le poids de siècles de discrimination.

Le hip-hop s'est alors converti en étendard de la population non blanche et, en général, de ces groupes exclus des secteurs économiques émergents (tourisme, entreprises étrangères…), pour réclamer un espace au milieu de la crise profonde. Le tout avec un discours d’une vision alternative de la vie, étrangère à la délinquance, aux drogues ou à l'émigration illégale.

Des Festivals d'Alamar à l’ère du reggaetón

Le hip-hop a eu une décennie d'or à Cuba. Le premier Festival fut organisé en 1995 à Alamar, une sorte de ville dortoir de la périphérie havanaise. Les fondateurs comptèrent sur le soutien de la Maison de la Culture locale et ensuite de l'Association Hermanos Saíz (AHS), qui regroupe les jeunes créateurs de l'île. Le rap était écouté à la radio et s’organisaient des peñas (réunions d’amis) dans plusieurs endroits de la ville.

En 2002 est apparue l'Agence Cubaine du Rap (AGR), intégrée à l'Institut de la Musique. Le passage vers la reconnaissance institutionnelle du mouvement a provoqué un schisme qui dure jusqu'à nos jours.  D'une part les groupes dans l'orbite de l'Agence, sous l'auspice duquel est née la revue Movimiento et la maison discographique Asere Productions ; de l'autre, les défenseurs du hip-hop underground, contestataire par nature, réticent à commercialiser leur musique puisque obligé à l’autocensure de leur texte.

En 2003, selon les données de l'AGR, près de 1000 groupes de rap s'étaient formés à Cuba, dont seulement neuf intégraient son catalogue. Trois ans plus tard est venu le coup de grâce : l'interruption des Festivals d'Alamar, un espace qui ne sera jamais récupéré.

Le déclin du hip-hop a coïncidé avec l'avalanche du reggaetón, dérivée de sonorités latines dont la sensualité a inondé les Caraïbes. La fièvre fugace pronostiquée par beaucoup s'est convertie en une longue présence, questionnée au début et assimilée dernièrement par des troubadours, des salseros, y compris des rappeurs.

Real 70 et Los Aldeanos : « le rap est la guerre »

Le studio d'enregistrements de Papá Humbertico, une autre légende du hip-hop cubain, existe depuis quasi 10 ans dans une pièce de la maison nº 70 de la rue Real, dans le quartier havanais de Barreras.

Sans aucun luxe, mais juste le nécessaire : un ordinateur, des microphones, des équipements d'audio… en rien sophistiqué. Humbertico produit des disques et des backgrounds, surtout pour ceux qui ne peuvent pas payer les prix astronomiques des studios professionnels. Quand les artistes partagent sa philosophie urderground il ne fait pas payer le service, car ils se convertissent immédiatement en membres du projet.

« Si je n’étais pas devenu rappeur, maintenant je serais dans les combats de chiens ou de coqs », a confessé le jeune il y a quelques années à la presse.

Là, le duo de rap cubain Los Aldeanos, le plus connu hors de l'île, a enregistré. Sa créativité ne semble pas avoir de limites et possède déjà une discographie d'une douzaine de titres.

Selon l'essayiste cubain Roberto Zurbano, qui a suivi le mouvement dès ses débuts, Los Aldeanos et d’autres groupes de sa génération ne sont pas intéressés à intégrer les institutions de la culture. Ils préfèrent construire un discours alternatif, radical, critique des problèmes particuliers de la société et du système en général.

Dans le documentaire Revolution, Aldo et El B soulignent clairement que leur intention est d'ouvrir les yeux aux gens et d’être la voix de ceux qui ont peur de s’exprimer ou qui ont été passés sous silence. Pour eux la critique sociale est leur façon de faire une révolution. La chanson El rap es guerra, du disque El atropello, ne laisse aucun doute :

Dans les files de cet escadron je m’engage

avec le microphone à la main je renonce au silence

je sais que tu m'as vu mitraillant le mensonge

mes paroles sont des balles, et ce n’est pas ma bouche, c’est mon esprit qui les tirent  

(…)

Toujours à l'offensive

en défense des vies qui cachent ses blessures,

le rap est la guerre.

La lutte n'est pas perdue,

libérez la vérité captive

ne vous arrêtez pas, continuez

le rap est la guerre (…)

En las filas de este escuadrón me alisto

con el micrófono en la mano del silencio desisto

sé que me has visto ametrallando a la mentira

son balas mis palabras, y no es mi boca, mi mente las tira.

(…)

Siempre a la ofensiva

en defensa de las vidas que anidan heridas,

el rap es guerra.

La lucha no está perdida,

liberen la verdad cautiva

no se detengan, sigan

el rap es guerra

(…)

* Aldea : le village de la tribu, dénommant notamment celui des « Tainos », ancêtres indigènes originaires de Cuba. Aujourd’hui désigne en argot cubain le quartier, sous-entendant que les cubains sont restés à l’état d’indigène, selon Los Aldeanos…