Le retour des métiers



Il y une quinzaine d’années il était facile de voir, à La Havane ou dans n’importe quelle ville du pays, l'âge avancé de ceux qui exerçaient des métiers classiques. La typique conversation de coiffeur tournait fréquemment autour des thèmes d’antan et quand on parvenait à trouver un plombier ou un charpentier c’était, presque toujours, une personne aux cheveux blancs ou toute ridée. Il est vrai qu'à partir des changements sociaux qui ont eu lieu durant les années soixante, les espoirs de la famille cubaine se sont concentrés fondamentalement à arriver à l'université. « C’était le bon, l’important, ce à quoi on donnait de la valeur », rappelle Lucía, institutrice de cinquante ans. Et elle ajoute : « En plus du spirituel et de la fierté de la famille, être universitaire signifiait une réalisation économique. Un salaire de trois cent pesos dans les années quatre-vingt était respectable et des voitures étaient assignées aux professionnels. »

Le reflet de ce thème dans l'œuvre théâtrale Sábado corto, de l'important dramaturge Héctor Quintero, s'avère symptomatique. Lors de sa première, en 1986, le personnage qui rêvait d'être charpentier comme son père, en opposition aux rêves de la mère de voir un titre universitaire accroché dans le salon de la maison, se posait comme une exception, quelque chose qui devait exister bien que cela n’était pas fréquent. Maintenant les choses ont changé. Le salaire des médecins, des professeurs et des ingénieurs a été drastiquement réduit par le rôle du dollar et la multiplication des prix. Il y a eu des augmentations dans les salaires qui s'avèrent significatives au niveau de grands nombres, mais qui ne se répercutent pas au niveau de vie adéquat pour ceux qui ont étudié de nombreuses années.

À côté de ces circonstances, un plus grand réalisme paraît s’ouvrir parmi les jeunes. Jorge, professeur de l'école des métiers Melchor Gaspar de Jovellanos, à La Vieille Havane, commente : « La sélection est relativement rigoureuse et chaque fois il y de plus en plus de jeunes qui veulent entrer. En plus, la majorité s'efforce et apprend bien. Le cours est de deux ans et mes étudiants qui terminent la première année sont déjà capables de faire des merveilles en menuiserie. Il est vrai qu’il y a des professeurs qui les entourent, mais ils peuvent arriver à être de très bons ouvriers. L'autre est l'atmosphère qu’ils trouvent ensuite dans le centre de travail où ils sont placés après être diplômés. Ce serait dommage que cet intérêt et cet amour pour le métier se perdent. »

Les « figaros », dans le salon de coiffure de Galiano et San José, sont presque tous des jeunes. Ils ont suivi un cours de six mois et, selon les clients, ils réalisent leur travail avec une qualité acceptable. Alejandro, docker de 35 ans, argumente : « Les jeunes s’appliquent car ici ils cherchent leur argent. Ce n'est pas écrit, mais tout le monde sait qu'on ne peut pas leur payer deux pesos selon le tarif officiel. Cinq est le minimum pour une coupe de cheveux. Cela augmente quand c’est un travail compliqué pour être à la mode. Les coupes à moitié rasées, celles qu’usent les Noirs, sont bien payées. Et cela ne peut pas être autrement, car souvent se sont eux qui fournissent les tondeuses. S'ils gagnent peu, s'ils n'ont pas une stimulation, ils ne viennent pas travailler et il faut faire la queue ou rester avec les cheveux longs. »

Luis Alberto, un coiffeur de 27 ans, parle de sa profession avec amour et il possède des connaissances sur les dernières tendances quant à la coupe des cheveux et d'autres thèmes d'esthétique quotidienne et même d'art. « Quand j’étais enfant, être coiffeur était vu comme une chose de vieux, de quelqu'un analphabète. Dans ma famille le rêve était que je sois médecin et mon frère ingénieur. Je suis fier d'être coiffeur et je crois qu'avec mes mains et mon habilité je peux parvenir à améliorer la vie des gens. Le monde change et les valeurs aussi. Il me semble qu’en cette époque, quand tout le monde aspirait à être universitaire, de nombreux médiocres ont été diplômés, ceux qui n’aimaient pas vraiment la carrière étudiée sinon le petit papier, le statut de professionnel. »

À la fin du secondaire beaucoup d'adolescents ne souhaitent pas suivre le niveau pré universitaire. L’informatique et le technicien moyen en économie sont à la mode. Certains optent pour la gastronomie, aussi une préférence impensable il y a trois lustres. René, étudiant de neuvième degré, âgé de quatorze ans, commente : « Ce n'est pas facile d'étudier trois ans pour terminer par vendre des glaces ou du pain avec des croquettes dans un stade de base-ball ». D'autres le voient différemment et pensent que le niveau de vie des professionnels de la gastronomie du quartier est supérieur à la moyenne. « Les gens pensent immédiatement à l'illégalité et il est vrai qu'il y a des lieux où le vol est important. Mais celui qui aime la gastronomie et qui a des connaissances, la jeunesse et le désir de travailler, gagne de l’argent sans commettre de délit. Le pourboire continue à exister et ces jeunes peuvent commencer en bas, mais par logique, beaucoup arriveront à travailler dans le tourisme », assure Octavio, quarante ans et père d'un étudiant en gastronomie, puis il ajoute : « Je suis de l'époque des rêves où tout semblait à portée de la main. Avoir du succès était d'étudier en Union Soviétique, d’être un bon professionnel et recevoir une Lada par le centre de travail. Mais je ne peux pas prétendre que mon fils suive avec ces expectatives. Pour eux tout cela est déjà de l’histoire ancienne. Il me semble préférable qu'il soit dès le début un bon cuisinier, un bon plombier ou un bon maçon, contrairement à ce qui arrive à beaucoup qui ont abandonné les études pour chercher un travail comme conduire un taxi privé ou travailler sur un marché agricole. »

Il est vrai que le titre de technicien moyen en Gastronomie est exigé dans le restaurant chinois Chan Li Po, de la rue Campanario et Zanja, pour aspirer une des places de l'active affaire. Il faut aussi que les postulants soient des jeunes filles de bonne apparence physique. La couleur de la peau n'est pas spécifiée, mais presque toutes celles qui y travaillent maintenant sont des blanches de bonne figure. .

Le cas du changement de profession s’observe surtout chez les chauffeurs de taxi. En prenant en compte leurs témoignages, une bonne partie d'entre eux ont occupé d'importantes charges techniques et ils ont préféré les abandonner pour se dédier au transport de passagers. Il ne s'avère pas insensé de supposer que le refus étatique d'autoriser de nouvelles licences pour cette activité est en rapport avec le freinage de la fugue de talents vers d'autres secteurs de l'économie.

« Ce retour aux métiers était une nécessité en suspens, un maillon perdu. Un pays ne fonctionne pas seulement avec des professionnels et des bureaucrates. Ici, durant les années de socialisme réel, nous avons confondu l'occasion d'étudier avec le paradis terrestre. Il y a un grand manque de jeunes dédiés aux métiers et s'ils veulent ensuite être universitaires qu’ils le soient, il y a des opportunités. Maintenant, même dans chaque commune il est possible de suivre une carrière. » Juan Andres, professeur universitaire de 55 ans, rappelle en outre que Cuba se rempli d'ingénieurs comme s'il s'agissait d'un pays hautement industrialisé. D’autres sont préoccupés par le thème insistant du salaire réel pour les professionnels : « Étudier une carrière – en incluant l’enseignement et la médecine – se converti en quelque chose d’étranger à la vie pratique. Je connais des familles dans lesquelles le professeur, le journaliste ou le médecin se maintiennent comme quelque chose de bon, peut-être influent, mais l'argent pour la vie quotidienne provient de parents à l'étranger ou d’une affaire illégale. Cela n'est pas bon pour la société. » Aux arguments de Caridad, éditrice de 33 ans, se somment d'autres plus drastiques.

Vivian, serveuse  âgée de 29 ans, conclut : « Il paraît que le temps du romanticisme est passé. Le pire est qu’il semble que celui de l'envie est arrivé. Si quelqu'un cherche quelques pesos, en travaillant ou en inventant, il a mille yeux sur lui. Il faut travailler plus et se plaindre moins. Dans d'autres pays la vie n'est pas rose non plus. Les gens ont plusieurs emplois, les étudiants universitaires font d'autres choses pour y arriver. Ici, de nombreuses personnes espèrent qu'ont leur mettent le pain dans la bouche, et, pendant ce temps, ils critiquent ceux qui lèvent un peu la tête. » Elena, infirmière de 45 ans, assume l'affaire sous un autre angle : « Je dois sourire à tous et je ne peux rien percevoir à coté. Il est bien que la Santé Publique soit gratuite et tout cela, mais il faut penser à protéger de quelque façon ceux qui ont étudié et qui sont encore ici en faisant le correcte. »

 

Alors que les jeunes arrivent sur le marché du travail depuis les nécessaires métiers traditionnels et ils le font aussi avec l’empreinte de ce temps. Dans le salon de coiffure de Galiano la conversation ne s’écoule pas comme un murmure serein ou avec les anciens potins du quartier. Maintenant tout est plus expressif, ronflant. Le retour aux métiers n'échappe pas aux conditions compliquées et contrastantes de la Cuba de débuts du XXIème siècle.