Le rugby cubain, aux portes du pénitencier

2017-04-26 21:37:30
Stéphane Ferrux
Le rugby cubain, aux portes du pénitencier

Bayamo est le chef-lieu de la province de Granma (Grand-mère), région rebaptisée par Castro après le « Triomphe de la Révolution Cubaine », du nom de son bateau avec lequel il accosta en 1956, décidé à prendre les commandes de son pays.

C’est aussi la seconde ville créée par les espagnoles, au 16ie siècle, aujourd’hui patrimoine national, on la caractérise souvent par ses calèches à chevaux, moyen de transport le plus utilisé dans la petite ville, qui vous reporte quelques siècles en arrière.

C’est enfin une très belle région, de par sa nature. Parmi les sites, la pointe extrême sud-ouest de l’île, où Christophe Colomb débarqua lors de son second voyage aux Amériques, classé Patrimoine Mondial de l’Humanité, pour son exceptionnelle formation naturelle de « cenotes », entremêlement de plaques coralliennes, formant des falaises en escalier spectaculaires, et remarquablement bien conservées. La région, située au pieds de la Sierra Maestra, le massif montagneux principal de la Grande Ile, attire – encore très peu -  les marcheurs et les voyageurs en quête d’authenticité et de contacts avec une population d’une extrême gentillesse et simplicité.

Il y a quelques temps fût organisé dans la petite bourgade de Yara, à une trentaine de kilomètres de Bayamo, le premier tournoi de Rugby de l’histoire de Cuba. Cette initiative des autorités du sport cubain (l’INDER), se vit concrétisée grâce au dynamisme du président du rugby cubain, Chuckin Chao et de la devenue traditionnelle et incontournable petite équipe des français, premiers supporters et mécènes du ballon ovale de la Grande Ile. Ainsi étaient présents, bien sûr Max Bouix, directeur technique national et co-organisateur du tournoi, Jean Mandrou, invité d’honneur et observateur, et votre serviteur, présent  pour couvrir l’événement.

Une confrontation de rugby à 7, entre les équipes cubaines qui avaient pu se rendre sur le site, éloigné de plus de 1000 kms de la capitale. Et tout commença de façon chaotique, en raison de cet éloignement, car le train prévu amenant les joueurs, depuis La Havane et Pinar del Rio partit avec 12 heures de retard… fait plutôt commun à Cuba, mais qui obligea à diminuer d’une journée l’activité sportive.

Au total 6 équipes s’affronteront : 3 de La Havane, 1 de Pinar del Rio et 2 de Granma.

Depuis 2006, le gouvernement cubain par l’intermédiaire de son institution du sport a décidé de développer le rugby à Cuba. Jusqu’alors, seulement 4 équipes existaient, depuis quelques années et géographiquement concentrées sur La Havane. La volonté de faire naître de nouveaux talents, obligea à organiser une politique nationale de sensibilisation à ce nouveau sport pour les cubains. Les écoles, du primaire jusqu’à l’université sont les véhicules principaux de formation.

C’est Granma qui répondit le plus massivement à cette initiative en créant des formations de rugby directement dans le programme de sport général enseigné dans de nombreuses écoles… A part les équipes standards,  il existe ainsi quelques 4 équipes féminines et 2 équipes de … prisonniers !  C’est d’ailleurs ces dernières qui supporteront les couleurs de Bayamo.

Depuis le haut des tribunes, regardant à l’extérieur du Stade « 10 de Octubre » (en mémoire à l’Indépendance cubaine contre la colonie espagnole), je prenais quelques photos des joueurs descendant du bus, encadrés par les gardes du MININT (Ministère de l’Intérieur) comme on dit à Cuba, lorsque je fus très rapidement repéré. Un officier et deux gardes m’approchèrent et me dissuadèrent très rapidement de mémoriser cette scène pourtant exceptionnelle. Ca commençait bien, comment allions-nous assister à des rencontres sportives dans cette ambiance ?...

L’organisation des poules s’exécuta rapidement, et au dernier moment, du fait du changement constant du nombre des participants : viendra, viendra pas ? Qu’en est-il du train ? Bref, une organisation bien cubaine, c’est à dire sans presque aucun moyen, mais où tout le monde y met du sien, où les choses paraissent insurmontables et immobiles et où finalement au dernier moment et comme par enchantement les projets se réalisent dans une tranquillité déconcertante pour les stressés de l’organisation que nous connaissons dans nos contrées.

C’est comme cela que débutèrent finalement les rencontres, sous un soleil de plomb, une température flirtant avec les 32° à l’ombre… on imagine sur le terrain bien ensoleillé l’état des joueurs après les 20 minutes d’une rencontre. Les matchs s’enchaînèrent à grande vitesse, de 10 heures du matin jusqu’à la nuit tombante.

A l’issue de la première journée, Habana de l’Este et Cojimar affirmaient leur supériorité à l’inverse des fameux Indios Caribes, une des plus illustre et ancienne équipe de Cuba, qui faisait d’avantage figure de vétérans que d’équipe de référence. Les joueurs, plus vieux, plus lourds peinaient dans les rencontres à 7, où les qualités de vitesse et agilité prédominent, face à des jeunes recrues très prometteuses comme le N°9 Osmany et le N°10 « Bala », respectivement de Cojimar et Habana del Este, certainement la future charnière de la sélection nationale, selon les commentaires de Max Bouix.

La performance des joueurs de Pinar n’était pas en reste, et créa même une surprise parmi les spécialistes présents. C’était, en effet la première exhibition des « pinareños » (habitants de Pinar) lors d’un match officiel. Ils démontrèrent de réelles qualités, d’avantage sur le plan humain, cohésion, travail en équipe, que technique, qui leur permettront sûrement de progresser très vite, et de se positionner parmi les principales équipes de Cuba.

La pénombre commençait à réellement envahir le stade, et pourtant l’attention de tous, joueurs et spectateurs, n’aurait pu être détournée ni par un tremblement de terre. L’équipe des prisonniers de Bayamo, disputait alors une position de demi finaliste contre Pinard el Rio. Et bien que les joueurs de la terre du tabac menaient allégrement par trois essais à zéro, ceci à quelques 5 minutes de la fin du match, les détenues de Bayamo ne baissèrent pas les bras et leur motivation se lisait dans chaque action, chaque mouvement. Bien des ballons qui paraissaient d’évidence perdus devenaient tout à coup des actions dangereuses, mettant en déséquilibre des adversaires décontenancés.

Le publique joua un grand rôle dans cette exceptionnelle énergie déployée. Bayamo en liesse dans les tribunes de leur stade, mais plus incroyable encore, était de voir une équipe de 40 agents et officiers du Minint, hurlant, debout depuis les gradins, autour de la pelouse, leur soutient à leur équipe qui était en passe, après deux essais marqués coup sur coup de rattraper Pinar au score. Et lorsque dans la dernière minute de la rencontre, sous les cris d’un publique déchaîné, le trois quart Bayamo aplatit le ballon entre les poteaux, tous les uniformes verts olive sautaient de joie. On vit un agent jeter son képi en l’air poussé par l’émotion. Le major du Minint pleurait en répétant « [...] ce sont les miens, ce sont mes gamins, c’est moi qui les éduque !... » Et l’impossible arriva. Ce dernier essai, transformé, donna l’avantage, deux points de plus, aux prisonniers de Bayamo qui disputeraient la demi-finale le lendemain matin.

Quelle leçon de voir les gardiens supporters  embrassant les joueurs détenus, après le coup de sifflet final. Ce soir là, on imaginera une ambiance plus détendue dans la prison de Yara. L’équipe fit un retour triomphal dans la maison d’arrêt et les commentaires continuèrent de s’échanger, à travers les cellules, jusqu’à tard dans la nuit.

La final se disputa entre Habana del Este et Cojimar, après l’élimination des Indios Caribe et de Bayamo. Ces derniers, après un match brillant, comblé d’effort physique mais où malheureusement l’expérience technique fit la différence à l’avantage des joueurs de La Havane, retournèrent au vestiaire, toujours accompagnés par leur garde rapprochée, un peu déçu, mais à la fois porteur d’une grande satisfaction d’avoir atteint ce niveau dans la compétition, après seulement une année d’entraînement, soutenu il est vrai, mais d’un sport méconnu jusqu’alors, et dans des conditions de détention forcément pénalisante.

Sous un soleil encore plus rude que la veille, ajoutons tout de même que la nuit avait été agitée du fait de l’ambiance nocturne très festive qu’offre Bayamo, les joueurs se préparaient pour l’ultime rencontre, qui allait désigné le gagnant du trophée Granado (du nom du Rugbyman, ami de Ché Guevara) qui couronna le premier tournoi de Rugby à 7 de Cuba.

Un match serré, entre ces deux équipes voisines des environs de La Havane. Le même entraîneur, Figaro, forme ces graines de champions, jeunes, pleins de qualités physiques, et dotés pour certain d’un sens inné du jeu. Et après deux essais partout, mais un non transformé c’est finalement Cojimar et Calderon son capitaine d’expérience qui remportera la coupe.

Au cours de l’activité qui suivra, pour clôturer le tournoi, les détenus eurent la possibilité de profiter du repas offert à cette occasion. Ils mangèrent avant les autres équipes et en compagnie de leurs gardiens. L’ambiance reprenait petit à petit son rythme normal de surveillant à surveillés, mais avec la flamme du rugby en commun, qui le temps de quelques matchs força cette barrière obligée de la société, pour laisser place à la noblesse humaine du rugby et du sport. Un bel exemple de réinsertion au pays de Fidel.

C’était au printemps 2004, première rencontre de Rugby à Bayamo. En avril 2009, on eu lieu les Jeu de l’ALBA (Alternativa Bolivariana para las Américas). De nouveau Bayamo fut choisi, cette fois pour la première rencontre internationale de Rugby à Cuba.

Stéphane Ferrux

Directeur de Cuba Autrement.

Cuba Autrement

« Cuba Autrement » est ce qu’on appelle dans le jargon un « réceptif », un spécialiste de la destination représenté à Cuba, en France et au Canada. Installés à La Havane depuis 1996, nous bénéficions d’un contrat d’association avec différentes agence réceptives locales, ce qui nous a permis de développer une toute une gamme de produits qui nous sont propres. Nos nombreux voyages à thèmes permettent la découverte de Cuba… Autrement, d’un point de vue avant tout culturel. Cuba « Autrement » s’attache principalement à faire découvrir une société hors du commun, un pays qui nage à contre-courant d’une mondialisation annoncée, pour le meilleur et pour le pire.

Cuba et les cubains constituent une expérience extraordinaire, un cas unique qui peut se vanter de certains succès, sans oublier néanmoins ses erreurs, et qui relativise notre perception de la société actuelle. L'éducation, la discipline, la gentillesse, mais aussi le caractère nonchalant, la façon de vivre en priorité le moment présent, et le tout sous un climat tropical, façonnent l'ambiance qui retiendra l'attention du visiteur intéressé par la découverte culturelle.

Page web: http://www.cubaautrement.com/

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