Le sucre, partie intégrante de l'identité cubaine (+ vidéo)



Le sucre a cessé d'être le produit le plus exporté du pays. La restructuration de l'industrie sucrière et la fermeture de plusieurs usines ont perturbé le rythme de vie de vastes régions du pays.

Par: C. Medina

L'industrie sucrière a été l'un des premiers secteurs de l'économie à voir le jour à Cuba : la tradition remonte à l'époque coloniale. Les recherches ont montré que la région de Matanzas, à l'est de la capitale cubaine, comptait 614 sucreries (usines sucrières) au XIXème siècle. La république néocoloniale, instaurée au terme des guerres indépendantistes contre la métropole espagnole, a continué à concevoir ce secteur comme la locomotive de l'économie nationale. Évidemment, les techniques de production ont évolué au fil du temps, permettant une amélioration de la productivité.

Dans tout le pays, des villages se réveillent au son du coup de sifflet qui marque le début de la journée de travail dans les usines sucrières. C'est au rythme du broiement de la canne à sucre que s'organisent la vie et le temps de milliers de travailleurs. Le jus de canne ou vesou (appelé « guarapo» à Cuba), le pain de vesou, l'odeur de la mélasse, les alcools, tous provenant de la canne à sucre habitent l'imaginaire et ravissent le palais des Cubains. « L'extraction du sucre est bien plus qu'un simple processus, il fait partie de l'identité cubaine, parce que Cuba, c'était ça », souligne la journaliste et poète Maylan Álvarez Rodríguez, auteure du livre « La callada molienda » (Le broiement silencieux).

Le Cuba révolutionnaire hérite de cette industrie. La campagne sucrière mythique de 1970, qui avait mobilisé le pays entier pour atteindre la barre des 10 tonnes de sucre, promettait de sortir Cuba du sous-développement. Mais la réalité serait plus complexe et cet objectif ne serait pas atteint. Cependant, le sucre resterait la monnaie d'échange pour le commerce entre Cuba et l'ancien camp socialiste.

Au cours de la crise économique des années 1990, suite à l'effondrement du mur de Berlin et à la désintégration de l'Union Soviétique, les sucreries continuèrent à produirent. Comme dans les autres secteurs de l'économie, les entraves à la modernisation et à l'entretien des machines, auxquelles il faut ajouter la chute des cours du sucre ont provoqué une baisse de la production. Les conditions de vies difficiles à la campagne, les bas salaires et le départ des étudiants vers la ville ont favorisé l'émigration. Résultat : un manque de main d'oeuvre.

Au début du XXIème siècle, le pays a restructuré l'industrie sucrière. Sur les 22 sucreries que comptait la province de Matanzas lors de la révolution de 1959, seules 3 subsitaient en 2014. « La fermeture des usines sucrières a fait disparaître de nombreux villages et commerces qui dépendaient des sucreries : épiceries, "guaraperas" où l'on vendait du jus de canne... Les emplois induits ont disparus. Mais qu'en est-il des gens qui ont consacré leur vie entière à ces sucreries et qui, pour une raison ou une autre, n'ont pas pu émigrer ? Leurs possibilités de reconversion sont très limitées », explique Maylan Álvarez. Comme le montrent à travers des approches esthétiques et des choix différents le documentaire « De moler » d'Alejandro Ramirez et le film « Melaza » du réalisateur Carlos Lechuga, la vie semble s'être arrêtée dans ces régions.

Dans ces deux productions cinématographiques comme dans l'ouvrage de Maylan Alvarez, c'est la sensation d'une perte qui transparaît : des mots liés à cet univers tombent en désuétude, et métiers très spécialisés associés à la plantation, à la coupe et au broiement disparaissent. Tout comme des saveurs, des sons, des traditions... Autant de fragments de notre identité, dont l'absence se fait sentir.