Le tourisme menace le patrimoine de Varadero



La croissance du tourisme à Varadero semble inéluctable. Cela inquiète fortement plusieurs architectes et intellectuels cubains qui craignent que le patrimoine de cette station balnéaire, située à 120 kilomètres à l’est de La Havane, soit menacé.

Malgré les réclamations, l’Hôtel International et les Cabañas del Sol ne seront probablement pas sauvés de la démolition. Ces bâtiments sont pourtant le reflet du mouvement moderne cubain des années 50. Toutefois, le poids de l’industrie touristique est trop fort pour que des intérêts historiques ou culturels soient pris en compte.

Le comité cubain du Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS) a tiré pour la première fois le signal d’alarme en mai 2010. En novembre, il a de nouveau tenté de se faire entendre auprès des autorités touristiques de l’Île sans grand succès.

Les architectes cubains sont indignés : « notre rôle est d’informer la population de la perte prochaine de notre patrimoine historique au profit de multinationales du tourisme déjà multimillionnaires. Il nous semble davantage profitable pour tous d’inciter les entreprises touristiques à convertir les vieilles bâtisses cubaines en hôtel tout en conservant leur structure originelle. C’est de plus en plus fréquent à La Havane tout comme à Santiago de Cuba avec l’exemple de l’hôtel Casa Granda ».

La vague touristique à Varadero fait craindre une destruction d’une bonne partie du centre urbain où existent encore de nombreux monuments historiques. « Nous nous interrogeons sur la portée de ces transformations. Varadero va-t-elle perdre son identité propre et devenir un énorme resort où la culture cubaine serait totalement absente ? », se demandent les plaignants.

Le seul moyen de préserver l'Hôtel International et les Cabañas del Sol est de les désigner comme monuments nationaux en zone protégée. Mais il est peut être déjà trop tard.

Les dés sont joués

Différentes versions circulent par courriel et sur internet concernant les prochaines démolitions. Toutes néanmoins se rejoignent sur le fait que la décision est déjà prise et que son exécution n’est qu’une question de temps.

Les plaignants ont réussi à intercepter un message de la direction du développement touristique. On peut y lire que « l’hôtel International peut à peine être commercialisé. Il regroupe tant de problèmes qu’il n’est pas question de le laisser à un gérant ni d’entamer des réparations. Il a eu du succès à son époque mais c’est aujourd’hui terminé. Le monde a changé et le tourisme aussi. Les hôtels ne se remplissent pas avec de la nostalgie ».

Le ton de ce message choque scandaleusement comparé à l’image exploitée depuis plusieurs décennies d’un Cuba plein de nostalgie où l’on trouve de vieilles voitures américaines, des musiques du Buena Vista Social Club et de nombreux bâtiments historiques havanais restaurés grâce à la conviction de l’historien cubain Eusebio Leal (tels que les fortifications, plusieurs hôtels…).

D’autres messages indiquent que l’hôtel International contreviendrait aux règles environnementales actuelles ou encore que le piteux état de son système hydraulique conduirait à sa démolition.

Le ministère du tourisme a révélé qu’une entreprise étrangère se chargera de construire un hôtel de 800 chambres en formule tout compris à la place de l’actuel hôtel International.

Le tourisme contre le patrimoine

L'Hôtel International a été inauguré le 24 décembre 1950. Les experts cubains de l'ICOMOS étaient d’accord sur le fait « qu’il se distinguait par son design innovant, en accord avec les meilleures tendances architecturales de son temps et par son intégration réussie dans l’environnement naturel des alentours ».

Les Cabañas del Sol, datant également des années 50, ont été de véritables repères dans l’architecture cubaine par les aspects fonctionnels et esthétiques de ces bâtisses.

C’était l’époque glorieuse du mouvement moderne à Cuba. Le célèbre cabaret havanais Tropicana et l’hôtel Jagua à Cienfuegos en sont de parfaits représentants. À la Havane, ce mouvement architectural se retrouve dans de nombreux immeubles tels que l’hôtel Comodoro et le Bureau des intérêts américains.

Mais la voracité de l’industrie touristique, tel qu’on peut le voir à Varadero aujourd’hui, n’est pas nouvelle. Dès 1962, des fonctionnaires locaux ont décidé de remplacer l’hôtel Varadero datant de 1914 par un club nautique. La valeur patrimoniale et historique du vieil immeuble ne faisait pas le poids sur la balance.

La fièvre constructive actuelle à Varadero, considérée par les Cubains comme la plus belle plage du monde, n’est pas sans rappeler le plan Sert : un projet de développement urbain datant des années 50 qui prétendait construire des gratte-ciels dans le centre historique de La Havane et démolir les vieux bâtiments du Malecón face auquel aurait été élevée une île artificielle où trôneraient casinos et hôtels.

Fidel Castro a renversé le dictateur Fulgencio Batista en 1959 et, comme dit le refrain, « le divertissement est terminé, le commandant est arrivé et il a tout fait arrêter ». Le patrimoine architectural de la ville a été sauvé, les tours d’acier et de verre n’ont jamais vu le jour. Un demi-siècle plus tard, l’histoire semble se reproduire et les intérêts touristiques se retrouvent face aux valeurs historiques des bâtiments cubains. La culture ne sort malheureusement pas toujours vainqueur de ces duels.