L’émulation : une version socialiste de la concurrence



Le 26 juillet est une date particulière à Cuba. C’est le jour anniversaire de l’attaque de la caserne Moncada de Santiago de Cuba par les troupes de Fidel Castro en 1953. Même si ce fut un échec, cet événement marque le début de la lutte acharnée contre la dictature de Fulgencio Batista. Cette attaque fut, en quelque sorte, le baptême du feu du mouvement « 26 de Julio » qui se termina par la prise du pouvoir en 1959. Depuis cette date, le 26 juillet a été décrété Journée de la Rébellion Nationale.

La célébration de cet événement n’est pas que politique. Le lieu où il est célébré est tout aussi important. Pourquoi ? Car chaque année, l’attaque du 26 juillet n’est pas célébrée dans toutes les provinces. Les festivités sont organisées dans celle qui a mérité l’honneur d’être « le siège » en gagnant « l’émulation » nationale l’année précédente. La Journée de la Rébellion Nationale est, en fait, davantage la Journée de l’Émulation Nationale.

Concurrence socialiste

Pour comprendre la signification du terme émulation pour les cubains, il faut avoir recours aux manuels soviétiques d’économie politique. Lénine a souhaité faire oublier le concept de concurrence capitaliste en définissant un autre terme : l’émulation. Alors que pour les capitalistes la productivité croît grâce à une impitoyable concurrence, pour les socialistes, elle augmente à travers « l’initiative créatrice et volontaire des travailleurs libres de toute exploitation » (d’après Borisov et Zhamin, auteurs de l’un des nombreux manuels soviétiques).

Comme durant la gloire de l’Union Soviétique, Cuba croit encore au paradis socialiste et ses dirigeants ont intégré au pied de la lettre le concept léniniste. C’est pourquoi l’émulation est célébrée chaque 26 juillet.

Dans une économie planifiée, chaque province se doit d’accomplir et de dépasser les objectifs fixés pour chaque entreprise. En étudiant les résultats annuels, le Parti Communiste Cubain détermine les provinces « méritantes » et celle arrivant en tête gagne le privilège d’accueillir les festivités du 26 juillet.

Mais cette concurrence interrégionale n’est que la pointe de l’iceberg. Dans chaque province, les communes rivalisent entre elles également. Il existe même des « sièges provinciaux » célébrant une sorte de 26 juillet de seconde zone. Les usines, les ateliers, les laboratoires, les fermes et les chantiers luttent constamment. Mais cette émulation ne se limite pas au secteur productif. Les écoles émulent également (on apprend à émuler avant d’écrire !), les hôpitaux, les centres sportifs et toutes sortes d’endroits où cette « émulation » n’est pas si naturelle.

L’émulation est intégrée profondément dans la société cubaine. Elle a lieu à toute heure et dans tous les domaines de la vie quotidienne. Même sans le savoir, tout le monde la pratique. De cette façon, les directeurs, syndicats et comités du Parti ont rempli le pays de communes, entreprises, hôtels et travailleurs méritants. « Gagner l’émulation » est la devise et l’objectif de tous les Cubains.

Perdre l'émulation

L’argent, symbole de l’égoïsme et de la concurrence capitaliste, n’intervient jamais dans l’émulation. Les travailleurs, libres de toute exploitation, reçoivent au mieux la satisfaction de contribuer au bienfondé présent et futur de la société cubaine.

Il y a encore quelques années, les travailleurs « méritants » gagnaient des « avantages matériels » tels qu’une maison ou un petit appartement dans une microbrigada, une voiture (souvent une Lada), un téléviseur ou des vacances prépayés. Ces trophées ont disparu en même temps que s’est installée la crise économique. Maintenant, on remet un simple diplôme au travailleur et sa photo est placée sur le tableau d’honneur. On suppose que cela stimule les travailleurs à s’améliorer de jour en jour.

Cela ressemble à un jeu d’une certaine manière. Pendant longtemps, les Cubains ont dissimulé l’économie réelle dans une productivité de fête et de piñata. On imprime des millions de diplômes qui ornent des tableaux sans que l’économie ne se développe davantage.

La province de Ciego de Avila, siège des célébrations du 26 juillet cette année, ressemble à toutes les autres : remplies de personnes et d’entreprises méritantes mais ne sachant que faire de leur vie. Sauf attendre de gagner à la prochaine émulation.