Leonardo Padura, l'écrivain qui aimait les cigares

2012-10-03 20:25:39
Paul Leys
Leonardo Padura, l'écrivain qui aimait les cigares

L’un des plus grands écrivains actuels habite la banlieue de La Havane. Le ­créateur du magnifique Conde et du major Rangel qui aime tant les Cohiba nous a reçus chez lui, où il travaille en ce moment à son prochain roman, L’Homme qui aimait les chiens.

Il habite au premier étage d’une maison en béton, où il est né il y a 54 ans, dans le quartier populaire de Mantilla. Cette banlieue sud de La Havane a beau être traversée par une ancienne route royale, elle est poussiéreuse et bruyante, mais aussi pleine de vie. « J’ai une relation charnelle avec ce barrio, d’où mon arrière grand-père était déjà originaire. Cela me permet de rester au contact des gens, et chaque jour je fais un long tour à pied en parlant avec tous, c’est une sorte de sondage quotidien qui nourrit également mon imaginaire. »

Café noir et Chorizo

La petite maison rose et verte entourée de palmiers s’appelle Villa Alicia, du nom de sa mère. Entouré de dessins et de lithos, Leonardo Padura prépare lui même le café, aussi noir que du pétrole, et sucré comme un champ de canne. Un délice. Son chien « Chori », diminutif de chorizo, suit la conversation avec intérêt, d’autant que l’écrivain évoque son prochain roman, L’Homme qui aimait les chiens.

« Depuis deux ans, la situation cubaine s’est améliorée, notamment les transports et la fourniture d’électricité, mais l’embargo pèse toujours, et je n’ai pas l’impression qu’on va sortir de ce cauchemar rapidement. Depuis l’élection d’Obama, on espère pourtant que le blocus sera levé, et sans condition, autrement on va entrer dans des discussions sans fin, car les autorités se servent idéologiquement de l’embargo pour expliquer leur inefficacité. Alors que Cuba a besoin de changements économiques et sociaux, les jeunes s’en vont, la population diminue, et les salaires payés par le gouvernement sont insuffisants. Il faut aussi un changement éthique, afin que les Cubains retrouvent le goût du travail, dans un pays où tout le monde est obligé de voler son voisin pour vivre. »

Aux yeux de Padura, « il y a une différence de style fondamentale entre les frères Castro. Fidel s’est fait publiquement, alors que Raul s’est réalisé en silence. Le premier est impulsif, le second est plus prudent. Fidel est toujours 1er secrétaire du Parti communiste, et il exerce une ascendance sur son frère, mais tout le reste est spéculation. Raul a d’ailleurs dit qu’il consultait son aîné pour les grandes décisions, et c’est la même politique sur le fond. Fidel fixe la ligne générale et laisse l’intendance à Raul. »

Une femme espagnole, un auteur français et un tabac cubain

Leonardo Padura est un enfant rebelle de la révolution castriste. Il en a accepté la discipline, il est parti couper la canne à sucre chaque année et est allé couvrir la guerre en Angola, en 1985, comme journaliste pour Juventud Rebelde. Il a ensuite vu le mur de Berlin tomber, « puis l’Urss, et tout s’est arrêté. Tous nos rêves se sont évanouis, nous avons dû faire l’apprentissage d’une nouvelle survie. La seule chose qui reste des trente ans de présence soviétique, ce sont des prénoms, Vladimiro ou Karina. »

Amateur de cigares, évidemment, il ne se souvient ­pourtant pas de son premier havane, lorsqu’il était étudiant. « J’ai fumé beaucoup de Romeo Y Julieta, en boîte de cinq ; et même des Leon Jimenez, de la République ­dominicaine. Le tabac et le sucre appartiennent à l’histoire cubaine, le sucre est lié aux esclaves, et le tabac aux paysans des Canaries qui sont venus avec leur musique et leurs graines. La Révolution a mis le sucre en avant, mais les édulcorants ont miné ses positions sur le marché international, tout comme le tabac doit lutter contre les lobbies de la santé. Les cigares cubains ont cependant une chance de l’emporter grâce à leur qualité sans équivalent. »

« Les havanes ont de surcroît un avantage, ils ont suscité une mythologie mondiale à laquelle est associée une femme, Carmen. Sans Carmen, il n’y a pas de cigare. Une femme espagnole, un auteur français, Mérimée, et un tabac cubain, telle est la trilogie sur laquelle repose tout le havane. Alors que la canne à sucre détruit l’homme, ce n’est pas un hasard si on y envoyait les esclaves, le cigare élève ! J’en suis sûr, même si j’ai arrêté de fumer en 2008, à Londres, après avoir allumé un dernier havane à la résidence de l’ambassadeur de Cuba. »

Sur le fil

Ni dissident, ni complaisant, Leonardo Padura tient un discours courageux, et prend les mêmes risques dans ses livres, où on ne peut guère le prendre en défaut. Mais comment fait-il pour suivre cette voie étroite sans tomber dans aucun des travers de l’opposition frontale, ni dans la moindre facilité complice ?

« Chaque fois que j’écris, je fais attention pour que rien ne puisse être utilisé politiquement, ni en faveur, ni contre le régime cubain. J’essaie de donner une vision sociale qui soit l’expression de ce que les gens sentent, et qu’ils ne sont pas toujours en mesure d’exprimer. C’est pourquoi j’habite ici, loin du centre, loin du Malecon et de la mer, pour être plus proche de mes compatriotes. » Et du cœur de Cuba.

Le torcedor de la littérature

Padura est l’auteur de polars célèbres, notamment la tétralogie Passé parfait, Vents de Carême, Electre à la Havane, et L’Automne à Cuba, dont le personnage principal est le lieutenant Mario Conde. Un flic sensible et désenchanté, à l’image de Pepe Carvalho, le héros du catalan Vasquez Montalban, à qui le romancier cubain voue une grande admiration.

Dans Le Palmier et l’étoile, somptueux roman sur l’exil publié en 2003, il tresse trois histoires dans une intrigue semblable à un culebra, qui mêle le récit contemporain du retour de Fernando à La Havane après un long exil, avec le journal de José Maria de Heredia en lutte contre la couronne d’Espagne au XIXè siècle, auquel se superpose les réflexions du fils du poète dans les années vingt. Son prochain roman est également roulé comme un culebra, où s’entrecroisent trois personnages : Léon Trotsky assassiné à Mexico en 1940, son meurtrier l’Espagnol Ramon Mercader mort à La Havane en 1978, et un jeune Cubain. De la révolution russe à la chute de l’Urss, en passant par la guerre d’Espagne et l’exil mexicain, cette longue fresque raconte « l’échec de l’utopie du XIXè siècle, précise Padura, celle d’une société des égaux. » Le livre sera publié début 2010, comme tous les autres, aux éditions Métailié. T.D.

L’Amateur de Cigare

« L’Amateur de Cigare » est aujourd’hui l’unique revue sur le thème du cigare en France, et forcément la meilleure… Mais aussi une des meilleures au monde ! L’Amateur, c’est la passion du cigare, la culture gastronomique française appliquée à la dégustation du cigare et qui en fait un art. Jean-Paul Kauffmann, qui a créé la revue il y a plus de 15 ans, est solidement entouré par Annie Lorenzo et Jean-Alphonse Richard. Ajoutez à cette équipe les collaborateurs, le comité de dégustation et les journalistes qui coopèrent régulièrement à la revue, et vous aurez les plus éminents experts du cigare en France et dans le monde. Malgré de nombreuses attaques anti-tabac, « L’Amateur de Cigare » réussit à transmettre la passion d’un plaisir qu’il faut respecter à ceux qui s’y vouent. Déguster un cigare est un acte conscient, tout autant néfaste à la santé que celui de savourer un grand Bordeaux ou de se régaler d’une poularde fermière aux morilles. Et de la même manière, fumer peut être un plaisir épicurien, tout comme boire et manger… le secret et le respect étant dans la mesure. Entrevues de personnages illustres, techniques de dégustation, reportages sur Cuba et les pays producteurs, conseils, informations, L’Amateur de Cigare est le lien entre des passionnés, des épicuriens et des gens cultivés qui adhèrent aux raffinements et aux subtilités de la dégustation du cigare. Sans oublier la bible : l’HavanoScope, le « Michelin » du cigare, le seul guide au monde capable d’orienter réellement et objectivement le débutant ou l’amateur confirmé, qui parait une fois l’an, peut être de façon trop intime, comme si on ne voulait pas partager avec tous les secrets du plaisir…

Page web : www.amateurdecigare.com

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