Leonardo Padura, la plume comme épée (1/2)



 Il y a ces personnes qui, avec les années, deviennent les idoles de leur temps. Les nouvelles générations se retournent aisément vers elles pour trouver des réponses à toutes leurs interrogations. Leonardo Padura fait partie de ces indispensables quand il s’agit de raconter la vie cubaine.

Diplômé de Philologie et de Lettres à l'université de La Havane, Padura s’est fait connaître  en tant que journaliste dans les années quatre-vingts. Il a d’abord fait ses premiers pas dans la revue culturelle El Caimán Barbudo avant de rejoindre le journal Juventud Rebelde. C’est durant ces années qu’il perfectionna ses techniques littéraires tout en apprenant largement sur son pays.

Il passa beaucoup de temps dans la rédaction de sa série policière : Les quatre saisons. Néanmoins, sa popularité grandit au fil de ses autres publications : Vents de Carême, Passé parfait, Électre à la Havane et L'Automne à Cuba.

Internationalement, Leonardo Padura est une figure majeure de Cuba. Il transforma sa plume en épée, défendant Cuba envers et contre tout.

Pourquoi vouloir donner une telle valeur au roman policier, genre plutôt décrié par les critiques littéraires ?

Lors de mon passage à El Caimán Barbudo, j’ai fait d’importantes critiques sur le roman policier cubain qui s’épuisait à cause d’une politisation excessive. Pourtant, je n’ai jamais pensé que c’était un genre littéraire mineur même si beaucoup de mes collègues l’exprimaient.

Quand je lisais un texte de Manuel Vázquez Montalbán, de Rubem Fonseca, de Raymond Chandler ou de Dashiell Hammett, je me rendais compte des possibilités du genre. C’est ce que j’ai voulu explorer quand j’ai écrit Passé parfait.

Mon objectif était de me différencier des autres auteurs de romans policiers cubains en mettant en avant une bonne qualité d’écriture. J’ai préféré ne pas m’enfermer dans un genre précis mais plutôt inventer une intrigue policière tout en gardant un grand espace de liberté de création.

Dans Passé parfait, je raconte l’histoire d’une personne disparue que l’on retrouve morte quelques temps après. L’enquête est alors le squelette de mon récit mais surtout un prétexte pour raconter l’histoire d’une époque : les années 1990-1991 dans ce roman.

J’ai utilisé les éléments structurels du roman policier traditionnel pour porter mon récit tout en m’élevant au dessus des limitations littéraires qu’un genre peut imposer.

Mario Conde est un type plein de défauts, de contradictions et empreint de nostalgie. Comment est-il devenu un antihéros ?

Le processus de création de Conde a été compliqué. Tout dépendait de lui. Sa vie devait permettre aux lecteurs d’appréhender la réalité cubaine depuis une optique assez proche de la mienne. Je m’en servais pour exprimer mes propres préoccupations. J’ai alors inventé un policier ne pouvant exister que dans la fiction.

Toutefois, je voulais qu’il soit un vrai personnage littéraire : c’est un policier mais aussi un écrivain frustré. Il est sensible et mélancolique. C’est un homme qui voit la réalité toujours du côté le plus obscur et se sent coupable de ce qui se passe dans le monde. Il place son incorruptibilité comme caractéristique essentielle. Il rend un culte particulier à l’amitié. En fait, il a une vision très polémique de la réalité dans laquelle il vit.

Mario Conde est apparu quand j’écrivais mon premier roman. Quand je l’ai terminé, je me suis rendu compte, qu’en plus d’écrire une histoire, j’avais créé un personnage singulier qui devait légitimement vivre à travers d’autres romans.

J’ai alors décidé de créer une série de quatre romans avec Conde comme protagoniste sans vraiment savoir où cela me menait.

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Pourquoi Conde s'intéresse aux délinquants en col blanc ?

Le roman policier cubain traditionnel comportait deux types de méchants : le délinquant banal et l’agent aux mauvaises intentions. J’ai voulu casser cette simplification de la réalité d’un délinquant entrant par une fenêtre pour voler de l’argent ou d’un agent s’infiltrant dans les réseaux les plus puissants pour détruire l’Île.

Pour refléter la réalité beaucoup plus complexe de la vie cubaine, j’ai décidé d’inventer « mes méchants ». Ceux-ci paraissent très propres sur eux mais sont en fait enclins aux pires malices.

J’ai d’abord choisi un personnage comme Rafael Morín, chef d’une grande entreprise, vice-ministre au statut respecté de tous. Je le transforme en homme pleins de vices. Bien qu’il soit aussi victime, c’est le responsable des moments sombres de mon récit.

Les trois autres romans sont construits de la même manière : un professeur de secondaire consommant de la drogue avec ses étudiants, un diplomate influant assassinant son fils…

Même si je parle de la délinquance traditionnelle, je le fais de façon originale en montrant que c’est davantage une dégénérescence sociale plutôt qu’une vocation criminelle qui pousse ces individus à commettre des délits. Cela donne à mes romans et à mes personnages une forme plus réaliste de ce qu’est la vie quotidienne à Cuba.