Les acuáticos : la fin d’une légende

2017-05-10 15:58:48
Olivia Ameneiros
Les acuáticos : la fin d’une légende

De curieuses croyances autour des propriétés curatives de l’eau ont été au cœur de la vie d’une communauté singulière de Viñales. De nos jours, ceux qui y croient encore sont rares.

Par Olivia Ameneiros

On raconte que les acuáticos étaient si connus que les gens parcouraient des kilomètres à pied, par villages entiers, pour partir en quête du miracle de l’eau. Même certains cinéastes ont cédé à la tentation et Los días del agua (Les jours de l’eau) est un film qui a marqué le cinéma cubain.

À partir des années 1930, lorsque la paysanne Antoñica Izquierdo a été à l’origine de croyances peu communes concernant les propriétés thérapeutiques de l’eau, ses disciples, connus sous le nom de acuáticos ont éveillé l’intérêt des croyants et des curieux.

S’ils ne sont plus qu’une poignée à garder la foi en ce précieux liquide, le halo de mysticisme qui entoure cette histoire perdure de nos jours encore.

TOUT A COMMENCÉ… AVEC ANTOÑICA IZQUIERDO

On raconte qu’à la fin des années 30 du siècle dernier, le fils d’Antoñica Izquierdo, âgé de deux ans, souffrait de très fortes fièvres.

C’étaient des années difficiles pour les paysans cubains, qui, dépourvus de toute ressource, avaient recours à des méthodes farfelues pour se soigner. C’est à cette époque qu’Antoñica, sans argent et en plein désespoir, a plongé son fils dans l’eau du ruisseau le plus proche. On dit que c’est la Vierge Marie qui aurait révélé cette méthode à Antoñica. Que ce soit vrai ou faux, pour la paysanne de Cayo de San Felipe, c’est bien grâce aux propriétés thérapeutiques de l’eau que son fils est revenu d’entre les morts.

C’est ce miracle qui donna lieu à la légende. Inspirée par la Vierge, Antoñica Izquierda commença à « soigner » les malheureux gratuitement.

Autour d’Antoñica, des personnes et des familles entières commencèrent à croire et à professer leur foi en l’eau. Ce sont les légendaires acuáticos qui, au terme d’une longue marche, finirent par s’établir dans les montagnes de Viñales, dans le nord de la province de Pinar del Río.

L’eau soigne-t-elle ?

Les acuáticos sont tout à fait convaincus des propriétés curatives de l’eau. Ils pensent que toutes les maladies peuvent être vaincues par l’eau, administrée selon un dosage précis et accompagnée d’une prière pleine de foi.

Ceux qui croient encore expliquent que l’origine de l’eau n’a aucune importance. Il suffit qu’elle soit propre et que les doses (cuillérées, verres ou seaux) soient impaires.

Plusieurs histoires nourrissent la légende des acuáticos, avec une part de réalité qui reste à déterminer. Des anecdotes de miracles et de personnes ayant survécu à de terribles maladies alimentent ces histoires qui se racontent de génération en génération.

Néanmoins, il ne s’agit pas seulement de mysticisme et de magie curative. Les historiens signalent que les pouvoirs d’Antoñica ont permis à un certain nombre d’individus de gagner de l’argent à son insu.

Ils envoyaient des malades qui simulaient la guérison et faisaient ensuite payer ceux qui croyaient aux pouvoirs de guérison.

Mais la paysanne et sa légion de croyants confiaient leur vie et leur avenir à l’eau, malgré l’incrédulité et l’opportunisme de ces marchands.

Outre cette pratique, d’autres caractéristiques ont donné à cette communauté un caractère singulier et très polémique. Les personnes et les familles qui entouraient Antoñica refusaient d’avoir recours à la médecine, d’envoyer leurs enfants à l’école et de participer aux activités liées à la politique, y compris aux élections.

Ces deux dernières caractéristiques ne sont pas forcément liées à leurs croyances ; ce sont plutôt des conséquences d’expériences difficiles vécues par la communauté au cours de l’époque républicaine à Cuba.

LA FIN DE LA LÉGENDE

Personne ne peut assurer avec certitude que l’eau a vraiment guéri. Selon Antoñico et ses proches, de nombreux patients ont été soulagés grâce à sa méthode. Certains membres de la communauté ont vécu plus de quatre-vingts ans en parfaite santé.

Cependant, on raconte aussi que des enfants, des femmes enceintes et d’autres malades ont mis leur vie en danger en refusant d’avoir recours à un médecin dans des situations d’urgence, et que certains en sont même morts.

Un certain nombre de fois, dans les dernières décennies du XXe siècle, les autorités sanitaires révolutionnaires ont dû intervenir avec la police pour traiter des patients en état grave.

Et au fil du temps, les acuáticos se sont fait rares.

La fin de l’histoire a commencé avec Antoñica. Celle qu’on appelait « la guérisseuse de los Cayos » avait été internée à plusieurs reprises dans un hôpital psychiatrique où elle finit ses jours le 1er mars 1945.

Après la victoire de la Révolution, la communauté a conservé sa foi. Ils vivaient de la culture du tabac, du chou-caraïbe… tout en conservant leurs pratiques liées à l’eau.

Installés dans le massif de la Sierra del Infierno, à Viñales, dans la province de Pinar del Río, les acuáticos se sont ouverts petit à petit à l’éducation, à l’électricité, à la technologie…

Le tourisme a également gagné cet endroit, en raison de ses paysages naturels parmi les plus beaux de la vallée de Viñales et de la singulière légende.

Aujourd’hui, les acuáticos sont peu nombreux, très peu nombreux. À peine une ou deux familles dont la foi repose sur les plus anciens.

Mais la communauté est toujours là. Et nombreux sont ceux qui parcourent les chemins sur les reliefs accidentés de la région pour voir de leurs propres yeux la singularité des croyants qui pratiquent cette étrange thérapie.

 

Traduction : F. Lamarque

Habana XXI

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