Les Cubains et l’exercice de la critique pure

2018-07-09 19:56:41
Luna Valdés
Les Cubains et l’exercice de la critique pure

Si on veut parler en général d’un groupe de personnes, d’un peuple ou d’une nation (du point de vue sociohistorique), l’un des concepts qui vient immédiatement à l’esprit est celui d’idiosyncrasie. Définie comme la manière d’être d’une personne ou d’une collectivité, l’idiosyncrasie fait allusion aux principaux traits distinctifs d’un groupe, soit au niveau restreint des membres d’une famille ou d’une communauté, soit à un niveau plus large, celui des habitants d’un pays.

Certains des traits qui, de l’avis généralisé, caractérisent les Cubains ne sont en fait que des clichés, des stéréotypes visant à les présenter comme une masse homogène ; mais il y en a d’autres qui font certainement partie de leur identité.

On dit, par exemple, que les Cubains sont gais, blagueurs, qu’ils plaisantent sur leurs propres malheurs, qu’ils sont passionnés, emberlificoteurs, habiles pour les affaires, entreprenants, audacieux, laborieux, avides de réussite. Nombreux sont les adjectifs utilisés pour comparer les habitants de l’île avec ceux d’autres latitudes.

N’oublions pas que la formation de la nation a été influencée par les différents processus de migration et de colonisation.

Parmi ces influences, citons celles des premiers habitants — les Amérindiens, arrivés en pirogues sur les côtes de Cuba —, des Espagnols, des Africains et des Nord­Américains ; puis, dans une moindre mesure, celles des Français, des Asiatiques, des Allemands… et des Latino-Américains, dont des Vénézuéliens, des Mexicains et des Chiliens, entre autres. Tous, en général, ont exercé une influence sur le processus de transculturation ; l’ethnologue cubain Fernando Ortiz parle d’ajiaco culturel, par allusion au rôle que différentes cultures ont eu dans la définition de l’identité nationale.

Indépendamment de la couleur de la peau, de l’âge, du sexe ou de la couche sociale, un trait attrayant caractérise les habitants de l’île et peut surprendre ceux qui ne sont pas au courant, à savoir que les Cubains sont enclins à susciter des débats qui peuvent attirer l’attention, voire conduire à la violence. Passionnés pour un sujet déterminé, ils n’admettent pas carrément les demi-mesures, c’est tout ou rien. Un autre élément de l’idiosyncrasie des Cubains est leur capacité de critiquer certaines questions, façons d’agir ou personnes.

Les critiques et les écrivains qui se consacrent à l’étude du sujet soulignent que le mot critique est lourd de connotations négatives. Les Cubains n’admettent jamais favorablement une critique, car cela suppose une sorte d’attaque contre eux ou contre leur comportement.

Comme l’affirme José Ernesto Nováes dans son article El ejercicio de la crítica : « La critique est nécessaire à toutes les époques. C’est le miroir dans lequel la société peut se regarder et se comprendre. La critique des arts, en particulier, a le devoir non seulement d’orienter esthétiquement mais aussi, et c’est là le plus important, de démembrer l’illusion que comporte de façon implicite toute œuvre d’art et de l’analyser sous tous ses angles et ses multiples effets. »

Or, existe-t-il un véritable penchant pour la critique à Cuba ? Les spécialistes des arts sont-ils en mesure de l’exercer, et le public et les créateurs de l’intérioriser ? Qu’adviendra-t-il d’une société où la critique n’a qu’une connotation négative ?

La critique spécialisée

La critique en tant qu’exercice intellectuel, comme profession et comme métier, existe à Cuba. Elle est pratiquée systématiquement dans certains médias qui consacrent des rubriques à ce type d’analyse, comme, par exemple, les revues spécialisées dans des domaines tels que le théâtre, la littérature et le cinéma.

Néanmoins, la dénommée critique spécialisée se heurte à une difficulté, à savoir le refus des Cubains d’accepter les critiques, trait caractéristique de leur idiosyncrasie.

Les étudiants des spécialités telles que l’histoire de l’art, les lettres, la théâtrologie et autres associées aux arts et aux sciences sociales reçoivent les outils requis pour se consacrer à la critique spécialisée, mais la pratique ne reflète ni la nécessité ni la valeur de celle-ci.

Aussi, ces derniers temps, l’impact de la disparition de la critique sur la qualité de la production artistique et littéraire à Cuba est-il remis en question. Cette absence obéit peut-être au fait de « ne pas perdre la face » ou de faire en sorte « que ceux qui font l’objet de notre critique ne perdent pas la leur ». En raison d’une conception erronée de la camaraderie et de la solidarité, ou peut-être du manque de connaissances de la part de ceux qui soumettent un produit artistique à la critique, toutes les propositions deviennent une promesse de l’art ou le summum de l’art postmoderne, entre autres éloges creux qui donnent lieu à une vérité presque imposée.

Selon le texte de Nováes, publié dans la revue numérique de critique et pensée, La Jiribilla, « actuellement, les autorités culturelles et politiques misent sur le renouveau de la critique ». Les institutions officielles de la jeune intelligentsia, comme l’Association Hermanos Saíz (AHS), encouragent un large débat afin de promouvoir un exercice de critique cohérent qui stimulerait son exercice individuel, conscient et responsable vis-à-vis de l’œuvre et du public.

Se demander aujourd’hui s’il existe à Cuba une crise de l’exercice constructif de la critique s’avère une redondance. À un moment où les institutions gouvernementales encouragent la critique, une telle crise peut susciter la préoccupation, car au-delà de la résistance sociale à être critiqués, l’absence de l’exercice de la critique peut avoir une incidence sur la perception qu’ont les Cubains de leur travail et des répercussions de celui-ci sur la société.

Traduction : Fernández-Reyes

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