Les débuts du cinéma à La Havane



 


Bien avant l'arrivé du cinématographe, nos aïeux se divertissaient en assistant aux projections d'images fixes. Nous parlons d'environ la première moitié du 19 ème siècle, quand la photographie commençait à se développer. Ils existaient à La Havane, en plus du théâtre « Diorama » situé rue Industria, d'autres salles de projections : « Panorama Soler » rue Bernaza, « Salón de Ilusiones Opticas » au Paseo del Prado et « Panorama » rue O'Reilly. En 1841 a été présenté le « Gran Diorama » rue Obispo et Habana et en 1846 a été inauguré la célèbre « Galería Optica », elle aussi dans cette partie de La Vieille Havane.

A partir de cette date ces projections ont été de plus en plus fréquentes, elles consistaient en photos, de type diapositive, imprimées sur verre et coloriées à la main, représentant des paysages et des événements nationaux et internationaux. Les projecteurs utilisaient des lentilles stéréoscopiques qui amplifiaient les images et donnaient de la puissance à la lumière, un procédé très ingénieux car comme nous le savons la lumière électrique n'existait pas encore.

Ces projections de vues fixes se faisaient aussi en plein air au Parque Central. Le projecteur était installé sur le toit du Teatro Tacón ou sur celui de l'Hotel Telégrafo, et plus tard sur la Manzana de Gómez (qui n'avait qu'un étage).

J'ai trouvé un fait curieux ; quand s'exposèrent au théâtre Villanueva les « vistas estereopticorámicas » desquelles ni même la presse qui avait annoncé l'exposition, ne pu expliquer en quoi cela consistait (Diario de La Habana, le 11 Octobre 1863). Mais la photographie résulta ennuyeuse, il était nécessaire de lui donner vie, c'est pour cette raison qu'en certains pays commencèrent à surgir des inventeurs qui travaillèrent dans le fascinant art de donner le mouvement aux images, parmi eux le nord-américain Thomas Alva Edison, dont l'une de ses premières inventions fut le « kinétoscope ». (Edison, est aussi l'inventeur de l'ampoule à incandescence en 1879)

Le kinétoscope arriva à La Havane en 1896, cela consistait en un grand appareil muni de binoculaires d'où se regardaient les diapositives, pendant que de la main s'actionnait une manivelle pour faire courir les vues. Plus de la moitié des habaneros et une bonne partie de l'énorme garnison de soldats espagnols cantonnés dans la ville (rappelons nous que nous sommes en pleine guerre d'Indépendance), ont appliqués leurs yeux aux oculaires de ces appareils pour se délecter de paysages de pays lointains mais aussi de sensuelles et jolies filles... les genoux à l'air !

En Décembre 1895 les frères français Auguste et Louis Lumière prirent le devant sur Edison et présentèrent à Paris la première projection cinématographique, patenté par eux- mêmes. Sa répercussion fut fulgurante, de nombreux concessionnaires improvisèrent, du jour au lendemain, des appareils de projections du système Lumière et se disséminèrent au quatre coins de la planète.

Le français Gabriel Veyre fut le premier à introduire le cinématographe Lumière à Cuba, il arriva à La Havane le 15 Janvier 1897, et tout de suite loua un petit local où, au plus, pouvaient s'assoire 80 personnes. Ce fut notre « primer cinecito », il était sur le même trottoir que le Teatro Tacón, où se trouvait aussi le Café Tacón, La « Cantina de Voluntarios » et à l'angle (Prado & San José) était installée la Caserne des Pompiers du Commerce.

Dix jours après son arrivée, Veyre présenta le premier spectacle cinématographique de notre pays projetant des courts- métrages (durée d'une ou deux minutes), et il va de soi, muets et en noir et blanc. Parmi ces petits films se présentèrent : « El regador regado » (L'arroseur arrosé), « La partida de naipes » (La partie de cartes), « El sombrero cómico » (Le chapeau comique), « La salida del tren » (La sortie du train) etc. L'un d'eux a beaucoup plus, il s'agissait de « bañistas » (Les baigneuses), de pas plus de deux minutes, je m'imagine que son succès a été égal a ceux des films d'aujourd'hui « interdit aux mineurs ».

Pour être complaisant aux autorités espagnoles, Veyre présenta une paire de courts- métrages filmés en Espagne : « Infanterie espagnole en bivouac » et «Artillerie espagnole en combat ». Le premier jour en ses dix tours d'une demie heure, ont passé dans cette petite salle près de mille spectateurs desquels un bon nombre sont revenu les jours suivants.

Pendant ces jours l'actrice espagnole Maria Tubau, en tournée à La Havane, sollicita des autorités espagnoles le désir de présenter une manœuvre des pompiers situé à coté de la petite salle de cinéma. Les autorités lui concédèrent cette faveur et Veyre en profita pour tourner une pellicule de cette manœuvre, le 7 Février 1897. Dans ce très court- métrage, une minute de durée, se voit ; les pompiers sortant la voiture hippomobile et celle des premiers secours de la caserne, branchant la pompe à la bouches d'incendie, raccordant deux échelles et grâce à elle, montant sur le toit chargé de tuyaux (comment ont- ils fait tant de chose en une minute, vrai ?). Le film appelé « Simulacre d'incendie » fut inclus au programme du spectacle. Evidemment, la séance fit salle comble, tous voulaient se voire, ou voire quelqu'un de sa connaissance sur l'écran.

Quelques jours plus tard, le 16 Mars, la salita « Cinematógrafo Lumière » fut fermée à cause d'un petit incendie qui détruit une partie du mobilier (paradoxe de la vie, être à coté de la caserne et prendre feu !). Après cet incendie, le théâtre Irijoa (le Martí) fut adapté pour réaliser les projections, donc le Martí fut notre premier grand cinéma habanero. Ensuite, d'autres théâtres furent transformés, et en 1902, fut construit la première salle spécialement adaptée pour de telles fonctions : la « Florodora » située à la Calzada del Cerro, angle de Palatino .

En 1899 revient à La Havane l'acteur cubain José E. Casasús qui s'était exilé au Mexique. Casasús était un fanatique du cinématographe, il arriva avec des projecteurs « dernier modèle » et un groupe électrogène. En plus de donner des représentations à La Havane, il parcourut le pays offrant des fonctions dans les villages les plus reculés, dans certains endroits la lumière électrique n'était pas encore connue, ce fait fut encore plus stupéfiant que le cinéma lui- même. En plus de ce mérite, Casasús a l'honneur d'avoir été le premier cubain à tourner dans un film, dans ce cas il s'agissait d'un court- métrage publicitaire pour la bière Hatuey, titré « El Brujo desaparecido » (Le Sorcier disparu), où Casasús déguisé en sorcier, s'échappe pour boire une bière.

Partout dans le monde (et nous ne sommes pas l'exception) le public montre une prédilection pour le cinéma à tel point de s'éloigner du théâtre. Cet enthousiasme fut propice à l'apparition d'impresarii chargés de l'achat et de la distribution de films. Entre les distributeurs les plus fameux de La Havane, se trouvait le firme Santos & Artigas (1904), ils rapportèrent presque tous les pellicules de la production française Gaumont (quel long voyage !), ces films, français et italiens, étaient les préférés de notre public. Le cinéma nord- américain commença à « faire fureur » un peu plus tard, surtout avec Rudolph Valentino.

Le commerce de la pellicule s'amplifia et surgit la Cuban Film Co. Les producteurs nord- américains établissent des succursales dans les rues Trocadéro, Consulado, Prado et Industria. Ces rues étaient connues, en ce temps là, comme le « Quartier Cinématographique » (le Hollywood cubain). L'angle de Trocadéro et Consulado était appelé « L'angle des sages » car il y avait un café où se réunissaient impresarii, gents du cinéma et journalistes pour échanger des idées et discuter, éclatant parfois quelques bonnes altercations.

Après quelques incendies où furent détruits une grande partie de matériel filmique (quel dommage !), notre naissant Hollywood fut transféré aux rues Desagüe et Almendares.

L'un de notre premier metteur en scène fut Enrique Díaz de Quesada, qui en un court terme réalisa un bon nombre de productions : « El parque de Palatino » (1906), « Un duelo a orillas del Almendares » (1907), « Un turista en La Habana » (1908), « El cabildo de Ña Romualda » (1908 premier court- métrage), « Juan José » (court- métrage, 1910), parmi d'autres.

Au début de 1911 Díaz de Quesada s'unit aux impresarii Santos & Artigas, ils construirent sur le toit de la maison nº 356 de la Calzada de Jesús del Monte, le premier studio cinématographique de Cuba. De là se réalisa le premier long- métrage « Manuel García o el Rey de los campos de Cuba » (1913). Plus tard, en 1920, ont été crée les Estudios Golden Sun Pictures près du parque Emilia de Córdoba, quartier de la Vibora.

Comme nous le savons, en ces années le cinéma était muet, pour rompre la monotonie de la projection, les séances étaient égaillées par un pianiste ou un petit orchestre. Plus tard apparurent les « parlants », s'étaient des narrateurs qui, face à l'écran, racontaient ce qui allait se passer pendant le film. Certains agents furent plus imaginatifs, ils mirent derrière l'écran un groupe d'acteurs qui « donnaient de la voie » à l'action. Mais parfois, quand à l'écran un homme parlait on entendait la voie d'une femme (ou vice- versa) ou bien les « parlants » inventaient à leur fantaisie, aux dialogues, nommant des hivernales avenues étrangères avec le nom de rues habaneras. Le public sifflait et riait à ne plus pouvoir s'arrêter alors qu'à l'écran les protagonistes eux, n'arrêtaient de pleurer. Ils y avaient aussi des « effets spéciaux sonores », surtout dans les western avec les « fusillades », le galop des chevaux et les bagarres dans les bars. Le fracas était si fort que les spectateurs sortaient de la salle avec un mal de tête.

Une autre invention pour « sonoriser » fut le Biograff ou Bioscopio qui consistait à synchroniser un phonographe lisant la bande sonore du film au déroulement de la pellicule.

Ah ! Avant d'oublier, les plus fameux « parlants » habaneros furent : José Iglesias, Claudio Cuesta, Cheo Valdés et Dionisio Fernández. Ramón Peón fut un autre metteur en scène célèbre qui de 1920 à 1930 dirigea huit films muets, mélodramatiques et sans grande qualité, mais avec un niveau technique acceptable, il faut dire qu'il avait de bons équipements « modernes » achetés aux Etats- Unis.

En 1925 le professeur français Lee De Foret offrit à La Havane les premières preuves du cinéma parlant et en 1929 s'inaugura à Cuba au Teatro Fausto l'ère du cinéma sonore. On raconte que dans un film, un domestique faisait tomber un plateau avec des tasses, le son fut si réel que beaucoup de spectateurs s'étonnèrent croyant que les « parlants » avaient réellement cassés de la vaisselles derrière l'écran.

Peu de temps après s'est réalisé à La Havane le premier film sonore : « Maracas y bongó », un court- métrage musical dirigé par Max Tosquella avec la musique de Neno Grenet, ensuite il y eu : « Como el arrullo del palmar », « La serpiente roja » (notre premier film policier, avec le detective chinois Chan Li Po, interprété par l'acteur Anibal de Mar) Ah ! Et le premier dessin animé en 1937 « Napoleón, el faraón de los sinsabores » (de 2 minutes).

Ramón Peón arriva à ce qu'un groupe d'investisseurs fondent en 1938 la Empresa de Películas Cubanas S.A. (PECUSA). Cette maison de production créa des titres connus comme : « Siboney », « Sucedió en La Habana », « Mi tía de América », « Cancionero cubano », « Estampas habaneras », etc. Soulignons « El Romance del palmar » qui pendant de nombreuses années eu le record de recettes. L'une de ces artistes exclusives fut Rita Montaner.

La PECUSA fit faillite en peu de temps et durant les années 40 la production de films cubains baisa en qualité et en quantité comme évidemment les résultats économiques. Le cinéma commercial mexicain et argentin avec son abondant sentimentalisme et ces sympathiques comédiens s'imposa en ces années, obtenant une ample acceptation surtout des couches sociales de niveau modeste.

En 1945 surgit sans succès les Producciones de Cine Cubano S.A . et les Estudios PLASA tournant des films avec les arguments de feuilletons radiophoniques de l'époque (rappelez vous El Derecho de Nacer ? ) . Dans les années 50 se tournèrent quelques pellicules de qualité comme par exemple le film de caractère social « Casta de Roble ». Pendant cette décennie se détacha le travail d'une union de jeunes cinéastes qui en petits groupes et avec des moyens précaires, réalisèrent des films expérimentaux. Un groupe de ces réalisateurs rassemblés dans la Société Culturelle « Notre Temps » produisit « El Mégano » sur les misérables conditions des charbonniers de la Ciénaga de Zapata. Ces jeunes réalisateurs furent la semence de la future génération de cinéastes de la Cuba Revolucionaria.

Je finirais mon compte rendu en citant textuellement l'un des auteurs consultés : « Malheureusement, le cinéma cubain, précocement né, n'eu pas le développement qu'il avait désiré. Il fallut espérer, après le triomphe de la Révolution, que se crée l'Instituto Cubano de Arte e Industria Cinematográficos (ICAIC), le 20 Mars 1959, grâce à lequel l'art cinématographique cubain est arrivé à avoir sa place dans la carte universelle du septième art. »

 Traduit par Alain de Cullant