Les dieux brisés


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 Alberto Yarini y Ponce de León est un personnage populaire et aimé dans la culture et l’imaginaire collectif cubain. Il est mort en 1910, assassiné dans sa 26ème année. Puissant proxénète dans la capitale cubaine, il était aussi membre de la chambre des Représentants et aspirait secrètement, raconte t-on, à accéder à la présidence de la République.

Symbolisant le macho cubain dominant les femmes et admiré par les hommes, le cinéaste Ernesto Daranas a mis Yarini en lumière, non sans difficulté, dans son film Los dioses rotos (Les dieux brisés). Son héroïsme dans la cause nationale est cependant légèrement remis en question.

Une révélation douloureuse

Au-delà de l’aspect artistique et du travail de réalisation de Los dioses rotos, ce film apporte une lecture alternative de l’histoire de l’Île de Cuba et de sa situation actuelle. On y voit les différents niveaux de réalité coexistant dans le pays. D’un côté, une réalité privilégiée, reléguée par les médias, où les idéaux révolutionnaires restent forts et partagés par un grand nombre. De l’autre, une réalité plus cachée où les doutes des Cubains sont nombreux et où les mythes révolutionnaires sont tombés en abyme.

Il est important de noter le fait que Los dioses rotos a été diffusé dans de nombreuses salles de cinéma et fut soutenu par l’Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC) ainsi que le ministère de la Culture. Ce n’est donc pas une production alternative indépendante voulant mettre en avant les travers de la propagande officielle mais un produit culturel avalisé par les autorités cubaines.

L’objectif affiché de cette production est de mettre en avant le quotidien, souvent caché, des Cubains. On rencontre le monde de la prostitution et du proxénétisme, ses liens avec la drogue, la prison, la religion et l’éthique de la rue. Le sexe devient alors un échappatoire et un moyen de gagner sa vie dans un monde de misères économique et morale, de violence, de trahison et de perte d’illusions. Ernesto Daranas a voulu montrer que ce monde représente également le Cuba d’aujourd’hui.

Pour les spectateurs habitués au cinéma traditionnel cubain, le film Los dioses rotos est une gifle. Il les amène dans une société en décadence où des vies sont brisées. Comme les livres des écrivains Pedro Juan Gutiérrez ou Ángel Santiesteban, le film de Daranas offre une vision noire de la réalité cubaine.

L'art d'un temps difficile

Il est difficile d’admettre que les instances officielles continuent de communiquer sur un pays prospère où aucun problème majeur n’entache la vie de la population cubaine alors que de plus en plus d’artistes révèlent les contradictions économiques, sociales et morales dans lesquelles vit la majorité des Cubains. Une maison d’édition de l’Île a même osé récemment publier un livre de cuisine où des plats regorgent de produits de plus en plus rares dans les foyers tels que le jambon, le lard, le beurre, le fromage ou même le chorizo et la viande de bœuf.

C’est peut être à cause de cette propagande officielle que l’art cubain a pris la responsabilité d’informer sur le vrai visage de Cuba. Et les œuvres ainsi réalisées sont de réels succès commerciaux, probablement par l’identification des spectateurs aux personnages qu’ils découvrent.

Dans le Cuba d’aujourd’hui, ce n’est un secret pour personne que ces réalités cachées existent réellement. Leur conversion en art devient alors une responsabilité sociale des plus respectables. Ces témoignages conduisent la population à prendre conscience des problèmes et à tenter de trouver des solutions.

Les dieux socialistes sont brisés en éclat dans ce film réalisé avec tact, sans toucher l’indolence ni l’oubli. Les autels ne se construisent pas seulement avec de belles paroles.