Les dominos cubains : passion et sport



Les dominos relèvent de la cubanité. Même Barack Obama a joué une partie lors de sa visite à Cuba l'année dernière.

Par Olivia Ameneiros

Le jeu de dominos est au moins aussi répandu que la pratique du baseball. Peut-être même plus. Il est difficile d'imaginer une fête ou une réunion de famille sans une table pour jouer aux dominos.

Ce jeu, qui existe encore alors qu'il fut inventé dans l'ancienne Chine il y a des centaines années, met tout le monde d'accord : hommes et femmes, jeunes et vieux. Cependant, il se décline à Cuba avec un certain nombre de différences.

Dans l'est du pays, on joue le plus souvent avec des dominos allant jusqu'au double six (28 dominos), Dans l'ouest de l'île caribéenne, on préfère la variante au double neuf.

Cette variante des dominos est unique au monde. On utilise 55 plaques (30 paires et 25 impaires) qui vont du double zéro au double neuf, avec un total de 459 points. Les règles du jeu sont par ailleurs différentes.

Au début de la partie, les quatre joueurs piochent 10 dominos chacun, soit 40 en tout. Les 15 dominos restant sont mis de côté.

À vrai dire, les dominos ne sont pas un simple jeu. Il ne s'agit pas simplement de poser des dominos les uns derrière les autres. C'est aussi se moquer, intimider, bluffer et deviner quel est le prochain domino que l'adversaire a l'intention de poser.

Tout est possible. Les rires, le divertissement, des coups de débutant et des coups de maître, des prises de risques, des engueulades, des paris, des moqueries...

Il faut dire que les Cubains ne conçoivent pas les dominos sans l'utilisation de certains mots précis, sans blagues, sans proverbes... un langage couleur locale et une attitude provocante : la "guapería" dans l'espagnol de Cuba. Tout ce qui définit le caractère des Cubains se retrouve dans la manière de parler des joueurs : les railleries, les mots, les gestes...

Toute une série de phrases sont associées aux différents moments d'une partie.

"Pegarse", par exemple, signifie qu'un joueur pose le dernier domino et remporte la partie. "Dar agua" ("donner de l'eau"), c'est mélanger tous les dominos à l'envers avant le choix des dix dominos par chaque joueur.

Il existe d'autres mots ou phrases comme "capicúa" quand un joueur a la possibilité de placer son dernier domino à deux endroits et de gagner ainsi la partie. On parle de "pollona" quand une équipe a totalisé tous les points et que l'autre équipe est restée à zéro.

On dit d'un joueur "Está gordo" ("Il est gros") quand la plupart de ses dominos comptent beaucoup de points. En revanche, on dit de quelqu'un "está en la playa" ("il est à la plage") si ces dominos comptent peu de points, généralement entre zéro et trois.

On donne des surnoms aux dominos, des appellations liées à des représentations religieuses, à la géographie ou à des personnalités de la culture cubaine. On trouve dans cette catégorie le "Blanquizal de Jaruco", un toponyme évoquant la couleur blanche qui désigne le double zéro. Les dominos qui comptent un trois sont surnommés "Trío Matamoros", du nom d'un célèbre trio de musiciens cubains.

Pour parler du huit, on dit "Octavio" ou bien "Oshún", en allusion à la divinité du panthéon yoruba.

Il existe ainsi de nombreux surnoms pour des dominos ou des coups, le plus sympathique de ces noms est celui du double neuf, qui compte le plus grand nombre de points et que l'on désigne familièrement par "la gorda" ("la grosse") ou "la puerca" ("la truie").

Le domino révèle donc l'essence de la cubanité. Ce sport est tellement enraciné qu'il ne se pratique pas seulement au cours des fêtes et des réunions de familles. Dans de nombreux coins de rues de La Havane et d'autres villes du pays, on peut voir des tables avec des joueurs et des spectateurs; les parties se prolongent jusqu'au bout de la nuit.

S'il est vrai que le domino est un jeu traditionnel, pour bon nombre de Cubains c'est aussi une question sérieuse. Il y a certains joueurs qui ne changent pas de partenaire pendant toute leur vie. Ils partagent pendant des années des signes secrets, une manière de communiquer verbalement et physiquement tout à fait unique et une proximité qui a détruit des amitiés et même des mariages.

Ce passe-temps est tellement important que même l'ancien président des États-Unis Barack Obama a montré au cours d'une émission humoristique qu'il savait jouer à ce jeu si cubain, lors de sa visite à Cuba l'année dernière.

Pour un Cubain, une partie de domino à son importance... c'est le prélude à tous les possibles.

Traduction : F. Lamarque