Les fêtes havanaises

2012-10-03 20:50:33
Bertrand Vannière
Les fêtes havanaises

Tout le monde à dans l’idée qu’à La Havane les nuits sont des Fiestas sans relâche, que l’ambiance cubaine est à chaque coin de rue de la capitale, bref qu’on doit aller à Cuba pour faire la fête… Le touriste fraîchement débarqué aurait de quoi être déçu s’il s’en tenait à ce stéréotype, car sans y être initié, les nuits havanaises sont, en apparence, d’un calme décourageant.

Pourtant ce qui est vrai c’est que les cubains ont « ça dans le sang » : l’esprit de la fête, de la musique, toutes les musiques, de la convivialité. Qu’il a aussi l’entraînement et l’expérience historique des ambiances festives. Les échanges avec les Etats-Unis dès le début du 20è siècle, mais aussi avec la vieille Europe et l’Afrique depuis la période coloniale ont contribué à l’immense vivier artistique qu’est aujourd’hui La Havane, stimulé, bien sûr, par la politique du gouvernement cubain de la formation et le développement d’une culture orchestré et systématique.

Depuis les années 70 et 80 tous les mouvements musicaux ont imprégné l’esprit cubain et alors on sortait régulièrement. Les discothèques, centres culturels accueillaient l’ensemble d’une population fêtarde et bon enfant. Avec l’ouverture au tourisme les ambiances prirent une tournure plus radicale, la machine à fête s’échauffa au contact des étrangers qui découvraient la salsa, la musique cubaine, et les cubaines… et même si les échanges positifs en matière artistique fusionnaient de toutes parts, pour un enrichissement positif de la culture cubaine, le côté pervers de l’envahisseur l’emporta, stimulé par le dollar et les prix qui s’envolaient,  et on dû interdire radicalement les nuits cubaines. C’est comme ça que pendant deux ans, en 2000, il n’y eu plus moyen de sortir dans la capitale.

Les cubains s’organisèrent autrement. Et commença l’ère des fêtes privées. Dans les jardins des belles maisons de Miramar, sur certaines plages, sur des espaces abandonnés on invitait les amis, puis les amis des amis, et avec un DJ on faisait danser pendant toute la nuit jusqu’à 500 personnes. Par affinité, différents publics se formèrent et la concurrence entre DJ stimula la prolifération des fêtes à huis clos.

Alain…, dit KOKI à 32 ans lorsque nous le rencontrons - Il décéda depuis d’une maladie congénitale, mais nous conservons son témoignage en sa mémoire pour son travail et son œuvre -  Il nous reçoit à la forteresse de la Cabaña, qui surplombe la baie de La Havane depuis le 18è siècle. Ce magnifique édifice appartient toujours aux FAR (Forces Armées Révolutionnaires Cubaines) et le Ché y avait installé son QG dès 59 au Triomphe de la Révolution. Pourtant on a vraiment l’impression que Koki est chez lui. Ce soir il nous a fait rentrer à une fête hebdomadaire pourtant privée, celle de la FEU (Fédération Etudiant Universitaire), une des nombreuses institutions politiques du pays. C’est lui qui organise.

La grande place San Fransisco au milieu du Fort à la Vauban, vibre au son du Hip Hop cubain animé par trois DJ sur une scène équipée en son et lumière dernière technologie. Il nous reçoit dans une des nombreuses caves voûtées, ancien dépôt de munitions de la forteresse, rempli de matériel de sonorisation, échafaudages, enceintes suspendues, lasers, lumière, consoles… bref, toujours un dépôt, mais aujourd’hui remplis de quoi assurer l’ambiance d’un stade ou la sonorisation de la place de la révolution… On est surpris…car venu rencontré un organisateur semi clandestin de fête privée, et pourtant celui-ci parait posséder des moyens techniques qu’on ne voit à Cuba que lors des meetings et autres manifestations culturelles à caractère politique…  Mais notre hôte démarre en trombe sur les explications de ces activités, et va remettre très vite en question nos idées reçues.

Il était un des premiers à organiser ces fêtes privées. Un des premiers à défier la police et les organisations de quartier. « On arrivait dans un espace culturel en disant au directeur qu’on avait besoin de son site pour tourner un clip vidéo d’une célébrité quelconque. Et le thème du clip était la fête… En fait celle-ci était bien plus réelle que la vidéo qui en réalité ne voyait jamais le jour ! ». Puis à force de pression, mais aussi de collaboration, les activités se sont légalisées. Les gains réalisées étaient systématiquement réinvestit : « Tout comme ce soir, on a toujours participé à la vie sociale, et collaboré avec les institutions. Offrir une fête aux jeunes de l’Université nous donne une certaine crédibilité, et à la longue, même un rôle de catalyseur dans la société cubaine . »

Koki, maîtrise parfaitement cet équilibre entre clandestinité et position publique. De fils en aiguille on a vu des concerts de Musique House rassemblement plus de 5000 personnes sur cette place de la forteresse de La Cabaña. Des soirs où malgré un droit d’entrée à 10 USD, les centaines de personnes restaient dehors par manque de capacité… Mais « donnant-donnant », son deal avec l’état devait respecter la charte d’une jeunesse saine et sobre, afin de faire disparaître cette image de dévergondage après le boum du tourisme des années 95- 2000 qui avait entachée la réputation de la Révolution Cubaine. C’est ainsi que Alain a pu se faire une place, même illicite, parmi les institutions culturelles cubaines. On ne le reconnaît pas officiellement mais on lui laisse le droit d’exercer. Néanmoins la surveillance est sans relâche et on se souvient d’une soirée à La Cabaña pendant laquelle une voiture de police à fait irruption, jusque sur la place rassemblant 3000 jeunes abasourdis, et dans un style à la Starsky et Hutch, on a vu deux policiers embarquer deux anglais pour possession de canabis. Décidément ces étrangers ne respectent rien…

Fini les fêtes House à La Cabaña, pendant trois ans. Alain, lui n’en est pas resté là, car la jeunesse cubaine doit faire la fête ! En se retranchant dans sa clandestinité il dû « organiser » son publique, par catégories sociaux-culturelles, et donc par tranche de niveau de vie. Ils possèdent aujourd’hui un fichier de plus de 20.000 personnes classifiées, entre ceux qui peuvent dépenser de 1 à 50 USD pour faire la fête. Il prévient ses publiques potentiels en fonction de l’activité organisée, par Email, SMS, tractes et surtout par le bouche à oreille, et peut ainsi présenter dans la même soirée trois concerts et fêtes, pour trois publiques et en trois lieux différents !

Une véritable entreprise qui rassemble en moyen quelques 500 personnes pour assurer l’organisation. En se moment (car il pourra être fermé à tous moment) « Don Cangrejo » est le lieu en vogue les fins de semaines pour un publique moyen, haut de gamme, amateur de Jazz Rock qui se déplace pour applaudir le guitariste Elmer Ferrer ou le chanteur, anciennement controversé mais maintenant très rangé, Carlos Varela. Les plus jeunes préféreront Le jardin de la Tropical pour un concert rock de Kelvis Ochoa, et les encore plus jeunes danseront le Reggaeton que trop en vogue à Cuba, dans un entrepôt spécialement sonorisé de la périphérie havanaise.

En parlant avec Koki on sent tout de même que s’il n’avait rencontré lors d’une de ces mémorables soirées, alors qu’il assurait lui-même le service du bar, celle qui est devenue depuis son épouse Suylen, il n’aurait peut être pas atteint un tel niveau de notoriété et même d’impunité. Sa femme est aussi la fille du très célèbre chanteur Pablo Milanes, troubadour des années durant, chantant la Révolution, mais aussi élevant la poésie cubaine bien au delà des frontières cubaines. Il usa de son influence pour soutenir le projet « Proposiciones » de ces enfants au nom du développement culturel de la jeunesse cubaine.

Aujourd’hui l’entreprise n’est plus du tout clandestine, c’est une société privée reconnue par les autorités cubaines faisant office d’institution : PM Records (Pablo Milanes Records). L’enjeu d’une jeunesse qui se divertit en conservant les valeurs du patrimoine culturel cubain est prioritaire pour « l’entreprise » Pablo Milanes et pour Suylen, responsable de l’activité. Ces spectacles réunissent les plus grands noms de la musique cubaine, tout style et tous genres confondus. Et même tous arts fusionnés. Elle se plait à expliquer ces « performances » spectaculaires pendant lesquelles montent sur scène : un cinéaste et ses clips, des percussionnistes, danseurs, DJ dans la fusion totale entre culture cubaine et musique moderne. Et toujours ces messages de santé publique sur les écrans géants entourant la scène : « Protège-toi » « No drogues », garants du compromit avec l’Etat et le souci d’un divertissement salutaire.

Nombreux sont les DJ étrangers et autres musiciens attirés par le bruit, qui sont venus faire un appel du pied à ces nouvelles organisations de spectacles, car elles sont plusieurs aujourd’hui : PMM (Pour un Monde Meilleur…), Sauco, Matraka, La Rueda Producciones… Mais elles resteront à La Havane, proche de la « fabrique à culture », convaincu que l’avenir du spectacle est ici. Les concerts se succèdent sur le « propestodrome », une place gigantesque devant le Malecon havanais, défiant le bâtiment des « Intérêts Américains » (sorte d’ambassade sans ambassadeur des Etats-Unis). Parmi les premières expériences, avec le prétexte de filmer un Clip Vidéo, le groupe Air Supplay a obtenu de la part du gouvernement américain le droit de se rendre à Cuba et s’est ainsi produit devant 300.000 cubains, car une fois le groupe dans l’avion en direction de l’île, les « réseaux » ont prévenu toute la capitale qu’il s’agissait bien d’un concert public du célèbre orchestre américain. En repassant la frontière dans l’autre sens, l’amende infligée atteignit 2,6 millions de USD, pour violation de la loi Helms-Burton. Mais qu’importe, la vente de la vidéo du concert interdit fit un malheur et les recettes surpassèrent allègrement la pénalité.

Jusqu’alors parmi les cubains il y avait ceux qui on fait la Révolution, et rêvaient d’un ordre nouveau … ceux qui sont nés dedans et ont travaillé sans relâche pour la maintenir contre vents et marrées… ceux qui avait 15 ans quand le mur de Berlin est tombé entraînant L’URSS et Cuba dans sa chute. Ces derniers ont souffert les pénuries et se sont entraînés à la survie, mais aujourd’hui, leurs enfants, ceux de la Période Spéciale, qui n’ont pas connu la disette et le sacrifice de leurs parents et grands-parents, ont l’insouciance des jeunes de 17 ans. Ils vont de l’avant, fort de leur patrimoine cubain, ils fusionnent avec la « World Music ». Ils n’ont plus le sens du sacrifice des générations de la Révolution et leur mode de pensée est résolument tourné vers le monde. Les nouveaux « organisateurs de spectacles » l’ont bien compris, et leur permettent, à travers de cette culture cubano-mondiale de s’extérioriser. Et le gouvernement laisse faire, trop content que quelqu’un réussissent à canaliser cette jeunesse devenue par trop impétueuse…

Cuba Autrement

« Cuba Autrement » est ce qu’on appelle dans le jargon un « réceptif », un spécialiste de la destination représenté à Cuba, en France et au Canada. Installés à La Havane depuis 1996, nous bénéficions d’un contrat d’association avec différentes agence réceptives locales, ce qui nous a permis de développer une toute une gamme de produits qui nous sont propres. Nos nombreux voyages à thèmes permettent la découverte de Cuba… Autrement, d’un point de vue avant tout culturel. Cuba « Autrement » s’attache principalement à faire découvrir une société hors du commun, un pays qui nage à contre-courant d’une mondialisation annoncée, pour le meilleur et pour le pire. Cuba et les cubains constituent une expérience extraordinaire, un cas unique qui peut se vanter de certains succès, sans oublier néanmoins ses erreurs, et qui relativise notre perception de la société actuelle. L'éducation, la discipline, la gentillesse, mais aussi le caractère nonchalant, la façon de vivre en priorité le moment présent, et le tout sous un climat tropical, façonnent l'ambiance qui retiendra l'attention du visiteur intéressé par la découverte culturelle. L’accent est donc mis sur la rencontre pour nos clients voyageurs qui, évitant les circuits classiques, désirent découvrir le pays dans ses réalités, au delà du folklore trop souvent présenté. Outre les produits touristiques basiques, l’agence développe toutes sortes d’activités inspirées de la culture locale et mène en parallèle différents projets, qu’ils soient artistiques, sociaux ou de communication (cf. Cubania.com, mais également Kewelta.cu, site d’information culturelle de Cuba, et sa partie francophone HavanaScope.com). Stéphane Ferrux, Directeur de « Cuba Autrement »  

Page web: http://www.cubaautrement.com/

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