Les générations perdues

2012-10-31 03:19:58
Elizabeth Mirabal Llorens
Les générations perdues

Il y a quelques jours, je me promenais dans la Vieille Havane avec mon ami Carlos quand une petite fille d’à peine quatre ans nous a interpellés d’une voix de dessin animé : « Salut les amis ».

D’aucuns penseraient que cette petite fille a seulement envie de s’amuser avec un couple de passants. Mais nous qui vivons à Cuba savons que cette phrase a une connotation bien plus complexe. Mon fiancé a répondu gentiment par un salut et quand la petite fille s’est aperçu que nous étions Cubains, elle nous a tourné le dos et a disparu derrière une énorme porte en bois.

Elle nous a pris pour des étrangers peut être parce que nous n’étions pas pressé ce jour là et que nous marchions lentement comme plusieurs touristes autour de nous. Ou bien c’est peut être à cause de la peau très blanche et des cheveux châtains clairs, presque blonds, de Carlos. Ou alors parce que nous buvions de l’eau en bouteille Ciego Montero. En tout cas, elle nous a abordés comme elle aborde quotidiennement les touristes en vue d’obtenir quelque chose.

Les dures années 

Comme tant d'autres Cubains nés dans la seconde moitié des années quatre-vingts, nous avons vécu difficilement la période spéciale consécutive à l’effondrement du camp socialiste. Nos familles avaient peu d’argent, la nourriture manquait, les transports étaient à l’arrêt. Tout était devenu plus difficile depuis que Cuba ne recevait plus de subventions de l’Union Soviétique.

Quand on y pense, aucun de nous deux n’a eu de réels problèmes. Sans doute que nos familles se privaient du peu qu’elles recevaient pour nous le donner. Chez moi, on a vraiment touché le fond un après-midi quand mon père, feignant d’être joyeux, m’a apporté une assiette contenant du riz et du chou en me disant : « Allez Eli, comme Ochín », en faisant allusion au personnage d’un feuilleton japonais qui ne mange que du riz car il a peu de moyens.

Bien que nous n’avions pas tout ce que nous souhaitions, nos parents n’ont jamais eu l’idée de nous envoyer dans des zones touristiques pour quémander des bonbons ou de l’argent. Quand ils nous emmenaient à la plage ou dans les musées de la Vieille Havane, on rencontrait naturellement des étrangers. On les voyait manger des gourmandises comme des chewing-gums ou des glaces mais nous n’avons jamais osé leur demander quoi que ce soit.

Un changement dans la société cubaine 

Comment la société a-t-elle changé ? Est-ce que la crise économique des années quatre-vingt-dix entraîna une crise morale ? Où sont les responsables de ces enfants ne ressentant aucune honte à demander des choses à de parfaits inconnus ? Est-ce que leurs parents les envoient volontairement chercher des vivres? Pourquoi les instituteurs ne s’en mêlent pas? Et que fait “l’armée de travailleurs sociaux”, ces “médecins de l’âme” dont le rôle est d’aider les personnes en difficulté ?

La crise des valeurs semble bien plus profonde que nous pensions. Les coupables ne sont pas les enfants. Ils sont plutôt victimes de nous tous, les adultes.

Une fois, une amie m’a dit à un congrès sur l’éducation qu’une génération perdue était en train de se développer qui apporte avec elle des dommages irréversibles. Nous aurions du tout faire pour empêcher cela. Maintenant, je me rends compte combien elle avait raison. Les parents de ces enfants peuvent difficilement être sauvés mais il faut se battre pour inciter ces enfants-mendiants à se surpasser.

Mais qui va prendre des initiatives avant que les analystes nous disent dans un prochain congrès que cette génération est définitivement perdue ?

Inter Press Service en Cuba

Inter Press Service ou IPS est une agence de presse internationale qui, selon ses vues, « focalise sa couverture médiatique sur les événements et processus mondiaux touchant le développement économique, social et politique des peuples et des nations ».

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