Les Havanais se cachent de la pluie


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Pour les britanniques et les français, habitués aux variations interminables de la météo en matière d’humidité, cet état de déprime que provoque la pluie pourrait être considéré comme un caprice. La moindre allusion à des précipitations imminentes peut retenir toute la main-d’œuvre de la ville à la maison et les chefs n’osent pas formuler des objections aux travailleurs qui restent chez eux un jour pluvieux.

L’idée de s’aventurer à quitter la maison sous la pluie est considérée comme une folie dangereuse qui peut provoquer une fièvre intermittente, des convulsions et toute une foule de troubles obscurs dont la guérison exige des visites stressantes et chères au babalao (père du secret). Au XIXe siècle, un visiteur qui a pu observer le comportement des Havanais sous la pluie signalait : « Ils marchent avec la circonspection caractéristique d’un chat, choisissant leur voie avec un soin et une timidité parfois ridicules. »

Cependant, une bonne partie de cette aversion est justifiée. Les dommages que causent les vents des ouragans ne sont pas comparables avec les effets dévastateurs des pluies torrentielles qui suivent ces tempêtes. Ces précipitations saturent les anciens palais branlants du XVIIIe siècle qui, une fois séchés par les rayons du soleil, ont une tendance à s’effondre sans préavis.

À La Havane, les pluies torrentielles débordent les égouts, jaillissent des tuyaux, coulent tout au long des trottoirs, battent les feuilles dans les cours des palais et remplissent les places provoquant un effet vénitien fabuleux. Rares sont ceux qui décident d’ouvrir un parapluie. Il serait une perte de temps d’un faire appel car l’eau rebondit du sol avec une force semblable à celle avec laquelle elle tombe pour vous tremper de la tête aux pieds.

Pour un Havanais, la pluie à la fin de la journée de travail est une véritable catastrophe. Les premières gouttes qui commencent à tomber à 16 h 40 sont accompagnées d’un chœur triste de Ay, mi madre. Mais, tout d’un coup, quelqu’un trouve une bouteille de rhum añejo gardée dans un tiroir et tous commencent alors à danser au rythme de la musique téléchargée sur Internet jusqu’à ce que la marée montante résultant de l’eau qui coule du toit du bureau commence à clapoter à hauteur de leurs chevilles. C’est alors le moment adéquat pour faire appel à l’esprit révolutionnaire du trabajo voluntario (travail bénévole), dénicher les balais et essayer de combattre l’inondation. Et, s’il pleut encore à minuit, tout le monde est déjà suffisamment ivre pour affronter la pluie en se tenant à distance du déluge et en pataugeant à travers les rues, sous la protection des balcons, en se disant dans des tons mal articulés qu’il n’y a rien de mieux que le rhum pour se protéger de la pluie.

Juliet Barclay
Elle a travaillé dans le journalisme, la photographie et le design management. Ses travaux sont publiés en Angleterre, aux Etats-Unis et dans la Caraïbe. Ce sont ses 1ers voyages à Cuba, marqués par la frustration d'un manque flagrant d'information en anglais sur la ville, qui l'ont poussé à créer "Havana-Review of a City". Elle a également travaillé plusieurs années en tant que chef de projets Design de la Direction du Patrimoine Culturel de l’Office de l’Historien de la ville de La Havane. <